Un pieux bénédictin : Mgr Pierre V du Laurens (1678-1705)

Mgr Pierre V du Laurens était issu d’une famille de magistrats originaire de Tarascon en Provence. Il naquit en 1618 à Paris, où son père était devenu maître des requêtes au Parlement et trois de ses frères étaient conseillers de cette assemblée puissante. Deux de ses oncles furent évêques : Honoré du Laurens, archevêque d’Embrun, mort à Paris en 1622, et Gaspard du Laurens, archevêque d’Arles, mort saintement à Salon de Provence en 1630.

 

Pierre du Laurens fut d’abord, comme son prédécesseur bénédictin dans la Congrégation de Cluny. Prieur du Collège de l’Ordre à Paris, puis Prieur de Cluny et Vicaire Général de tout l’Ordre, ce qui ne l’empêcha pas, moyennant un privilège spécial, de devenir docteur en Sorbonne et doyen de la Faculté.

 

Le 14 juin 1677, deux mois après la mort de Mgr Belin, le roi le nomme évêque de Belley. Mgr du Laurens avait alors 61 ans. Il fut consacré évêque à Paris dans la chapelle du Couvent de l’Assomption où l’une de ses soeurs était religieuse. Il ne prit possession de son siège – par procuration – que le 12 février 1679 et il ne vint lui-même à Belley que le 8 juin 1680 : 3 ans après sa nomination ! Conséquence des tensions entre le roi Louis XIV et Innocent XI : le pape, défendant la liberté de l’Église face au pouvoir temporel, retardait l’institution canonique des évêques nommés par le roi. Mgr du Laurens aura d’ailleurs l’occasion de participer en 1681 à l’assemblée d’évêques préparatoire convoquée par le roi et en 1682 à la célèbre assemblée du clergé (36 évêques et 38 prêtres) réunie sur l’épineuse question de la régale, avec le fameux discours de Bossuet sur l’unité de l’Église.

 

Les traits du nouveau pasteur

 

Dès son arrivée, le peuple remarqua sa piété, sa charité envers les pauvres, son éloignement des « mondanités ». Un ancien manuscrit du temps le décrit ainsi : « Cet évêque a toujours été fort chaste, sobre, régulier dans ses m?urs et disant tous les jours la Messe. »

 

Depuis près de 25 ans, le diocèse de Belley était comme privé de son premier pasteur. La décrépitude des dernières années de Mgr de Passelaigue et les infirmités de Mgr Belin avaient pratiquement empêché les visites pastorales. Des abus s’étaient introduits. Le nouvel évêque s’empressa de faire la visite de son diocèse. Pourtant, la présence active du pasteur ne produisit pas tous les fruits escomptés, par suite de sa bonté excessive, allant jusqu’à la faiblesse.

 

L’évêque et le chapitre

 

Vis à vis du chapitre, Mgr du Laurens chercha à maintenir l’harmonie en montrant sa bienveillance et son honnêteté. Or en 1684, alors qu’il séjournait à nouveau à Paris, il eut connaissance d’une requête adressée au roi par le chanoine Parra au sujet de la juridiction de l’évêque. Celui-ci en fut affligé, écrivit au chapitre pour se plaindre et s’étonner d’une telle démarche. Les chanoines désavouèrent la conduite de leur doyen Parra et protestèrent auprès de Mgr du Laurens de leur entière bonne volonté.

 

L’harmonie ne fut pourtant pas parfaite entre l’évêque et son chapitre. Une délibération de celui-ci, datant du 26 janvier 1695, admet qu’il est plus sage et plus conforme à leur état de vivre en paix avec le seigneur évêque plutôt que de persister en procès sous prétexte de bon droit. La première transaction qui s’ensuit consistait dans le retrait des plaintes déposées par l’évêque contre le chapitre et réciproquement, à l’exception toutefois du chanoine Parra envers lequel l’évêque se réserve d’agir librement.

 

Le nouvel hôpital de Belley

 

En janvier 1682, l’évêque se rendit au Conseil de ville et exposa au syndic la nécessité, vu le mauvais état de l’hôpital existant, d’en construire un nouveau. Il offrait de suite une somme de 1200 livres de ses deniers. Pour compléter, il s’engagea lui-même à verser chaque année 200 livres sa vie durant. La proposition fut évidemment acceptée avec reconnaissance et le recteur de la chapelle de l’hôpital fut nommé pour gérer les dons et legs destinés à cette construction. En fait, le nouvel « hôpital » comportait une salle de 6 lits au premier étage et deux petites pièces et une cuisine au rez de chaussée. C’était tout de même mieux que l’ancienne salle commune où quelques pauvres moururent de misère en 1691.

 

Le Séminaire.

 

Au début de son pontificat, Mgr du Laurens conférait les saints ordres sans discernement à tous ceux qui se présentaient. Comme au temps de Mgr de Passelaigue, on venait à lui de tous les diocèses du Royaume, surtout des religieux et principalement des bénédictins. Il n’exigeait pas de « certificat d’études ». Par la suite, il reconnut son erreur : il se montra plus sévère et surtout, il fonda le premier séminaire du diocèse, selon les directives du Concile de Trente.

 

On sait que son prédécesseur, Mgr de Passelaigue, n’avait pu mener à bien de façon durable, ce projet qui lui tenait à soeur. En 1702, Mgr du Laurens obtint du roi des Lettres patentes l’autorisant à lever un impôt annuel de 150 livres sur le clergé du diocèse, tant que le séminaire n’aurait pas 3000 livres de rentes. L’évêque et le chapitre abandonnèrent en faveur du séminaire plusieurs bénéfices qu’ils possédaient. L’Évêque fit venir de Paris trois religieux génovéfains avec lesquels il commença un établissement dans le palais épiscopal. Ils étaient logés et nourris à l’Évêché ainsi que la douzaine de séminaristes à qui ils donnaient des leçons de théologie. L’expérience ne dura que quatre ans.

 

Pendant ce temps, en vue de se procurer de nouvelles ressources nécessaires à cette institution, l’évêque poursuivit le procès contre le chanoine Parra qui était accusé d’avoir soustrait la fameuse cassette d’or léguée par Mgr de Passelaigue en vue de la fondation d’un séminaire. La famille Parra en référa au Conseil privé du roi. Celui-ci accepta sa requête et l’affaire fut jugée, non pas à Dijon, mais au Parlement de Paris. La cause y fut débattue avec chaleur. L’évêque perdit. Selon l’estimation du curé de Belley, M. Claude Charcot, le procès coûta plus de 30.000 F, somme supérieure à celle contenue dans la cassette et qui aurait largement suffi à l’établissement du Séminaire ! En tout cas, Mgr du Laurens – qui avait mis toute sa sollicitude pastorale dans cette fondation – légua à cette intention tout ce qu’il possédait. Mais son testament n’eut guère d’efficacité car une partie de ses biens servit à faire réparer le palais épiscopal et le reste était grevé de telles charges que son successeur y renonça.

 

La formation permanente et la discipline du clergé

 

En 1690, l’évêque avait fait don à son chapitre de sa bibliothèque. Il l’avait installée dans une pièce de l’évêché qu’il fit meubler à ses frais. Il voulait que les chanoines et les prêtres aient la facilité convenable pour perfectionner leurs études.

 

Il institua par la suite des conférences ecclésiastiques pour les curés et les vicaires, comme il en fut dans la plupart des diocèses de France, en application de la réforme tridentine ; par les statuts synodaux qu’il promulgua, il chercha à restaurer la discipline du clergé : il interdit aux prêtres la fréquentation des tavernes et la présence chez eux ou pour leur service de personnes suspectes.

 

Parmi ses prêtres, l’évêque eut à supporter un certain Claude Perrier, de Genève, qui fut curé de l’église Saint-Laurent, annexée à la cathédrale, durant 31 ans. Il intenta procès sur procès aux religieux et religieuses de la ville, et surtout au chapitre. Le motif en était le casuel des funérailles et certaines redevances. Les chanoines prétendaient avoir des droits sur ces émoluments, alors que le curé de Belley entendait se les réserver et se constitua, de fait, une fortune de 25.000 livres.

 

 

Par ailleurs l’évêque montra sa sollicitude pour les religieux : il consacra quatre chapelles de monastère : celles des Ursulines de Belley, des religieuses du Pont de Beauvoisin, des Chartreux de Montmerle et des Dames (cisterciennes) de Bons à Belley.

 

Un pasteur humble et désintéressé

 

Toujours sobre dans ses goûts, l’évêque de Belley ne chercha pas à s’appuyer sur la position élevée de sa famille pour obtenir un évêché plus important ou des bénéfices lui permettant de paraître avec éclat dans les salons à Versailles.

 

Il mourut à Belley le 17 janvier 1705 après avoir reçu les sacrements de l’Église, en présence de tous ses chanoines à qui, par un sentiment d’humilité, il demanda pardon des peines qu’il avait pu leur causer durant son épiscopat. Il expira au moment où le doyen Parra lui exprimait, au nom du chapitre, les regrets et le respect de tous. Il était âgé de 89 ans. Il avait été 26 ans évêque de Belley.

 

Le lendemain, 18 janvier, à l’issue de la messe des obsèques, on voulut placer son corps revêtu des ornements pontificaux dans le tombeau qu’il s’était fait construire lui-même dans le choeur de la cathédrale. Mais les mesures ayant été mal prises, on ne put l’ensevelir le jour même. Ce tombeau faisait face à celui de Mgr de Passelaigue. Une statue le représentait les mains jointes, tourné vers l’autel. Tout a été détruit à l’époque de la Révolution.