Début du XVII° siècle : Mgr Jean-Pierre Camus (1608-1629)

 

Portrait de Mgr Camus 2

 

 

Le 79e évêque de Belley est sans doute l’un des plus connus. Jean-Pierre Camus naquit à Paris, le 3 novembre 1584, jour de la mort de saint Charles Borromée, comme il se plaira lui-même à le répéter plus tard, en plaçant sa vie sous la protection de ce grand saint. Originaire d’Auxonne, en Bourgogne, et propriétaire de seigneuries, sa famille avait mérité la confiance des ducs de Bourgogne et des rois de France, fournissant notamment des premiers présidents à plusieurs parlements.

 

Son père, Jean Camus, seigneur de Saint-Bonnet, remplit les fonctions d’intendant des finances avec une intégrité remarquable, qui lui valut l’affection d’Henri IV. Sa mère, Marie de Contes, dont la famille avait donné aussi des magistrats illustres, était profondément pieuse ; elle s’appliqua à développer chez son enfant les vertus qui font les âmes viriles et chrétiennes : la piété, la charité, l’abnégation, qui distingueront plus tard l’évêque de Belley.

 

Le jeune homme répondit avec empressement à la sollicitude de ses parents. Esprit d’élite, il fit des études complètes couronnées de succès. Son intelligence se tournait avec ardeur du côté de la science. Sa mémoire tenait du prodige. Cependant, épris de l’idéal chrétien, il rêvait d’une vie pleine de bonnes oeuvres. Aussi on le voit rechercher la solitude au milieu de ses livres de piété, au pied de son crucifix. Bientôt, même cette vie de piété et d’études ne lui suffit plus. Il se prépare à la vie monastique par des austérités dignes des premiers anachorètes. Mais il en est empêché et se tourne alors vers le sacerdoce. Il suivit pendant quatre ans les cours de théologie et de droit canonique, et fut admis aux ordres sacrés.
Ordonné prêtre des mains de Mgr de Sourdis, archevêque de Bordeaux, le jeune prêtre s’adonne à la prédication, avec une ardeur infatigable, dans la plupart des églises de Paris. Avec les défauts de son temps, l’éloquence de Camus eut du succès, et Henri IV pensa servir les intérêts de l’Église et de la France, en récompensant le prédicateur par un évêché.

 

Jean-Pierre Camus fut donc nommé évêque de Belley, et comme il n’avait que 25 ans, il dut attendre l’âge requis par les canons. L’humilité du jeune prélat le mettait à l’abri de tout reproche d’ambition. Il ne cessait de confier ses inquiétudes à saint François de Sales au sujet de son ordination prématurée. Du reste, l’évêché de Belley, privé de son pasteur depuis quatre ans, n’était guère fait pour exciter les convoitises. C’était alors un tout petit diocèse composé seulement de 82 paroisses, partie en Savoie, partie en Dauphiné, partie en France, et disséminées dans les vallées ou sur les montagnes d’un pays pauvre et inculte. Le clergé, nous dit Mgr Camus lui-même, dans son Directeur désintéressé, y était peu nombreux, mais en général excellent. Le voisinage de Genève avait ébranlé la foi sur quelques points du diocèse, mais ces difficultés ne firent que redoubler son zèle.

 

wSacre_de_Mgr_Camus_par_St_Francois_de_Sales_1609

 

Précisément, l’évêque de Genève était alors François de Sales, qui jouissait déjà d’une grande réputation de sainteté et de science. Quelle joie pour Mgr Camus d’être rapproché d’un guide aussi éclairé ! Il s’empressa de le choisir pour son prélat consécrateur, et la cérémonie du sacre eut lieu le 30 août 1609, dans la cathédrale de Belley. François de Sales officia, assisté de Jean Lefebvre, archevêque de Tarse, et de Robert Berthelot, évêque de Damas. Dès ce jour, l’amitié la plus intime unit les deux prélats de Genève et de Belley, et Mgr Camus se mit avec simplicité à l’école de François de Sales.

 

Jamais aucune entreprise, aucune réforme dans son diocèse, ne fut essayée par lui sans l’avis préalable du saint conseiller. Aussi un domestique spécial était-il chargé uniquement de faire le trajet de Belley à Annecy pour porter les lettres des deux prélats. Camus chérissait François de Sales comme un père et l’appelait souvent du nom de Jacob ; François de Sales, de son côté, aimait Camus comme son fils et l’appelait son Joseph.

 

De fait, l’intégrité de ses moeurs n’a jamais été mise en doute. Il avait placé son innocence sous la garde de la mortification et de l’humilité. Nous savons, par l’indiscrétion de son domestique, que durant son séjour à Belley, il couchait presque constamment sur de la paille ou sur des sarments. « Un garçon qui le servait, voyant qu’il portait toujours sur soy, la clef d’une grande armoire, voulut savoir ce qu’il y tenait enfermé, dont il se doutait en quelque façon. Il la fit ouvrir en son absence, et il y trouva des sarments sur quoi il couchait. » Dans ses voyages à travers les paroisses de son diocèse, il se contentait du pain noir des paysans.

 

Son humilité se manifesta surtout dans ses rapports avec François de Sales. « Un jour, écrit-il lui-même, je fus invité à prêcher dans l’église de la Visitation, et sachant que le bienheureux y assisterait avec un grand concours d’auditeurs, je préparai le discours le mieux tourné qu’il me fut possible. Le soir du sermon, quand il me vit seul avec lui, – Eh bien ! me dit-il, vous avez fait grand plaisir à nos gens aujourd’hui ; ils s’en allaient de votre sermon, disant mirabilia. Je n’en ai rencontré qu’un seul qui ne fut pas content. – Et qui est-il donc ? – Si je n’avais confiance en vous, je ne vous le nommerais pas ; mais comme je vous connais, je le ferai volontiers. Le voyez-vous là ? – Je regardai dans la chambre, et ne voyant que lui : c’est donc vous, lui dis-je ? – Moi-même, reprit-il. – Voilà certes, ajoutai-je, un merveilleux rabat-joie pour mon triomphe ; j’eusse mieux aimé votre approbation seule que celle de toute une province ; mais Dieu soit loué, je suis tombé dans des mains amies qui ne blessent que pour guérir. »

 

On a loué aussi son amour de la pauvreté et du désintéressement. On cite volontiers le plaisant propos adressé à Richelieu. Le cardinal l’avait mandé à la Cour, afin de lui proposer un évêché plus important avec les revenus d’une riche abbaye. L’évêque répondit avec simplicité : « La petite femme que j’ai épousée est assez belle pour un Camus. Quant aux revenus de l’abbaye, le meilleur usage que j’en puisse faire, est d’en remercier Votre Eminence et de ne pas l’accepter ; mon évêché est pauvre, il est vrai, mais il me donne de quoi vivre, et je suis persuadé qu’il n’est pas permis de posséder plusieurs bénéfices, quand un seul suffit pour notre entretien ». On rapporte que notre évêque n’avait pour tout équipage qu’une mule sur laquelle il montait pour faire ses visites pastorales, et comme on s’étonnait de la petitesse de son train, il répondait qu’il n’avait pas été fait évêque pour pompifier, mais bien pour pontifer !

 

Sa libéralité le faisait surnommer le père des pauvres. « Un jour, raconte Godeau, son panégyriste, on luy vint dire que la cherté du vin estait cause que les gens de travail souffraient beaucoup ; aussitôt il commanda qu’on mît le sien en vente ; mais il ne voulait point qu’on fît de prix ; seulement il ordonna qu’à la porte de la cave, on tinst un sac ouvert où chacun jetterait ce qu’il voudrait. Vous jugerez aisément qu’il ne fust pas fort remply. Et ce peu d’argent qu’il trouva, il voulut qu’on le distribuast aussitôt aux pauvres. »
Sa dévotion envers la Sainte Vierge le porta à conduire une procession depuis le Pont-de-Beauvoisin jusqu’à la chapelle de N.D. de Myans, éloignée d’une grande lieue au delà de la ville de Chambéry, en traversant la montagne par une route effroyable (les Échelles). La procession n’arriva à Chambéry qu’à la tombée de la nuit. L’évêque de Belley réunit alors tous les pèlerins dans une église, et là, il prêcha avec tant de feu et d’éloquence devant une foule que la nouveauté du spectacle avait attirée, que les habitants de la ville, touchés de sa prédication, recueillirent et hébergèrent tout le monde.

 

N’ayant pas de séminaire, à cause de la modicité de ses ressources, il faisait venir chez lui les curés et les vicaires et les gardait des semaines entières dans son évêché. Là, il les traitait avec bonté, les admettait à sa table, écoutait leurs plaintes, relevait leur courage et les renvoyait à leur poste plus pieux, plus prudents et plus instruits. De plus, afin de leur fournir des auxiliaires qui vinssent les aider dans l’accomplissement de leur ministère, il travailla généreusement à la fondation d’un couvent de capucins dans sa ville épiscopale, et plein d’admiration pour les vertus des enfants de saint François, il posa lui-même la première pierre de leur maison.

 

Prédication dans le diocèse et au-delà

 

Tout entier à l’administration de son troupeau, le prélat trouvait encore du temps pour la prédication dans sa ville épiscopale et dans presque toutes les paroisses de son diocèse. Par ailleurs, les principales villes de France, Chambéry, Grenoble, Dijon, Besançon, Rouen, Toulouse purent apprécier son éloquence. Il prêcha aussi fréquemment à Paris. « Pendant neuf ou dix ans de suite, nous dit-il, je fus appelé à Paris pour y prêcher en diverses églises les advents et les caresmes, ce qui ne procédait point de ma recherche, mais du désir de mes parents qui, n’ayant point d’autres moyens de me voir ny de me tirer de ma résidence, me faisaient de cette sorte passer près d’eux une partie de l’hiver. »

 

Directeur spirituel recherché et confesseur assiégé

 

Notre évêque avait aussi beaucoup d’aptitude pour la direction des consciences. Il dirigea sa nièce, Louise de Marillac, en travaillant à développer en elle ce dévouement, cette charité, cet esprit de sacrifice qui étaient de tradition dans la famille, jusqu’au jour où, obligé de s’éloigner pour aller prendre possession de l’évêché de Belley, il confia sa dirigée à saint Vincent de Paul. Et l’on sait que sous la conduite du grand serviteur des pauvres, elle s’éleva à une rare perfection, et devint en 1633, la fondatrice des Filles de la Charité.

 

Malgré ses heureuses dispositions pour le ministère des âmes, Camus croyait pouvoir, comme évêque, se dispenser de confesser. François de Sales l’en reprit, et notre prélat qui ne savait qu’obéir, vit aussitôt son confessionnal assiégé de pénitents. « Vraiment, écrivait-il à son ami, en voulant faire de moi un confesseur, vous avez fait un martyr, je n’y tiens plus. » « Avez-vous vu, lui répondait l’évêque de Genève, les vendangeurs ou les moissonneurs se plaindre de l’excès de la vendange ou de la moisson ? Quel bonheur pour vous que Dieu daigne se servir de votre ministère pour délivrer toutes les pauvres âmes de la mort du péché et les ramener à la vie de la grâce ! Je vois bien pourtant que vous voulez que je vous plaigne et que je souffle sur votre mal. Eh bien ! soit. Je vous avoue donc que, comme on appelle martyrs ceux qui confessent Dieu devant les hommes, on peut bien aussi appeler martyrs ceux qui confessent les hommes devant Dieu. Mais courage ; demeurez en cette croix et persévérez-y jusqu’à la fin. »

 

La douce amitié avec François de Sales

 

Les deux prélats ne se bornaient pas à cet échange de lettres intimes ; chaque année, ils prenaient ensemble, tantôt à Belley, tantôt à Annecy, quelques jours de repos. C’était une admirable réciprocité de prévenances et de bons offices. « Quand je lui rendais visite, dit Mgr Camus, il avait soin de me divertir. Après le travail de la prédication, lui-même me menait promener en bateau sur le lac qui lave les murailles d’Annecy, ou en des jardins assez beaux qui sont sur ces agréables rivages. Quand il ne venait voir à Belley, il ne refusait pas de prendre semblables délassements auxquels je l’invitais. »

 

La résignation de sa charge en 1628

 

Plusieurs fois l’évêque de Belley avait manifesté à François de Sales le désir qu’il éprouvait de résigner son évêché et de se retirer dans la solitude ; mais ce dernier le détournait de son projet. Le prélat se soumettait, mais se laissait parfois aller au découragement. Aussi, quelques années après la mort de François de Sales (1622), à la fin de 1628 ou au début de 1629, il résigna sa charge.

 

Durant vingt ans il avait administré le diocèse de Belley avec sagesse : il avait soutenu les droits de l’Église aux États généraux de 1614, travaillé à la réforme de son clergé. Il pouvait avec confiance transmettre son héritage à un digne successeur, et désigna lui-même Jean de Passelaigue, vicaire général de l’ordre de Cluny. Avant de quitter son diocèse, il eut la consolation de voir commencer le procès pour la canonisation de St François de Sales, et il fut un des commissaires nommés pour les informations juridiques.

 

Une retraite active en Normandie

 

Le pieux évêque se retira en Normandie, dans l’abbaye d’Aulnay, au diocèse de Bayeux, et là, il continua à s’occuper de la composition de ses nombreux ouvrages, dont plusieurs furent imprimés à Caen, pendant son séjour dans cette solitude.

 

Vicaire Général à Rouen, puis retiré à Paris

 

Quelques années plus tard, l’archevêque de Rouen, François de Harlay, empêché par ses infirmités de remplir ses fonctions pastorales, eut recours au zèle de l’ancien évêque de Belley, et celui-ci accepta la charge de vicaire général. Il reprit donc l’oeuvre laborieuse qu’il avait pratiquée autrefois, se remit à la visite des paroisses, au soin des pauvres, à la prédication de la parole de Dieu, à la réforme des abus qui s’étaient introduits en l’absence du premier pasteur. Mais bientôt, persuadé que l’oeuvre de sa charité était achevée, il se démit de ses nouvelles fonctions et choisit, pour y passer ses derniers jours dans le silence, la piété et le dévouement, l’hôpital des Incurables, rue de Sèvres à Paris. Il vécut là, dans une grande pauvreté, faisant les fonctions de chapelain dans l’hospice, donnant ses soins aux pauvres, aux malades, et continuant avec zèle, ses prédications dans les diverses chaires de la capitale.

 

Pressenti pour l’évêché d’Arras

 

Ses vertus et ses talents attirèrent de nouveau l’attention de la cour, et il fut nommé, malgré lui, à l’évêché d’Arras. Le décret de sa nomination est ainsi conçu : « Le Roi ayant en particulière cognaissance de la doctrine, capacité et piété exemplaire, et d’autres vertueuses et précieuses qualités qui sont en la personne de Messire J.B. Camus, ancien évêque de Belley, Sa Majesté le Roi Louis XIV, par l’advis de la Reine régente sa mère, a, le 28 mai 1650, nommé le dit sieur Camus pour avoir l’administration du diocèse d’Arras, et faire toutes les fonctions appartenantes et dépendants de la dignité d’évêque, ce durant de la vacance du dit évêché, et jusqu’à ce qu’il ait nommé par Sa Majesté et pourvu par notre Saint-Père le Pape ». (Archives de la cathédrale d’Arras).

 

1652 : l’année de son grand départ

 

Mais avant sa prise de possession, les souffrances de la maladie qui devait l’emporter commencèrent pour lui. En 1652, il prêchait encore le carême dans l’église des Incurables ; sur la fin de la station, il comprit que l’heure de sa mort était proche et fit ses adieux à son auditoire en des termes qui firent verser des larmes à tous les assistants. Dès lors, il ne pensa plus qu’à la mort et s’y prépara avec résignation et piété. Il fit solliciter les prières des diverses maisons religieuses de Paris, protestant de son amour et de son respect pour l’état religieux et assurant que tout ce qu’il avait dit et écrit, l’avait été sans fiel, sans aigreur, uniquement parce qu’il l’avait cru nécessaire en sa qualité d’évêque et de pasteur des âmes.

 

Un peu avant d’entrer en agonie, il voulut renouveler les voeux de son baptême et faire sa profession de foi entre les mains du curé de Saint-Jean-en-Grève, dans l’église duquel il avait été baptisé. Enfin, muni de tous les secours de la religion, il rendit à Dieu son âme, le vendredi 25 avril 1652, âgé de 67 ans et 5 mois.

 

Son testament en faveur des pauvres

 

Il avait demandé pour lui comme une faveur et une consolation les modestes funérailles de ces pauvres qu’il avait tant aimés et une place dans l’église de l’hospice des Incurables. Par son testament, Mgr Camus avait légué tous ses biens aux pauvres de l’hospice où il était mort, moyennant la fondation de quatre lits pour les pauvres de Belley. Nous avons aussi la copie du legs fait par lui au chapitre de Belley et à cinq pauvres filles chargées du soin des malades :

 

« Je donne et lègue au vénérable chapitre de l’église cathédrale de Belley la somme de 7, 431 livres que me doivent les dames religieuses de la Visitation de Belley… Laquelle somme de rente, je veux appartenir au dit chapitre à deus conditions : l’une de payer tous les ans la somme de 180 livres, aux cinq pauvres filles et veuves de Sainte-Marthe, c’est-à-dire, douze écus de 36 livres à chacune par an, et le reste sera distribué aux sieurs chanoines du vénérable chapitre selon l’ordre, pour les causes que j’ai déclarées au sieur Parra, chanoine primicier de la dite église et fait déclarer par lui à Mgr l’illustrissime et Révérendissime évêque de Belley mon successeur, (…) lequel est très humblement supplié de prendre un soin spécial de ces pauvres créatures qui sont présentement ses filles sujettes et les ouailles de sa bergerie, dépendantes absolument de lui, et de ses officiers et commis. A Paris, le 19 mars 1652. »

 

Les administrateurs de l’hospice de la rue de Sèvres firent placer sur sa tombe, l’épitaphe latine dont on peut retenir ces mots (en traduction) : « A Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, homme admirable par l’ingéniosité, la mémoire, la piété, l’innocence de vie et la charité ; pauvre pour lui-même et riche pour les pauvres, il voulut vivre, mourir et être inhumé parmi les pauvres.

 

Mgr Camus