Bannière des poilus d’Ars-sur-Formans

(EPA du 19 décembre 2008)

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Endroit de la bannière offerte par la paroisse d’Ars en ex-voto représentant quelques poilus tournés vers le Bienheureux Curé d’Ars, lui-même en prière devant la Vierge Marie.

 

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Envers de la bannière avec la liste des « poilus » d’Ars revenus vivants du front de 14-18. Parmi eux, 8 prêtres.

Dans le cadre de la commémoration des 90 ans de l’armistice du 11 novembre 1918, nous commençons cette série de présentation d’objets d’art sacré de nos églises par une bannière de procession inventoriée il y a quelques années au Sanctuaire d’Ars-sur-Formans.

 

Une bien belle bannière

 

Cette bannière représente sur sa face avant une scène centrale sur laquelle on voit le saint Curé d’Ars agenouillé dans les nuées, devant la Vierge Marie couronnée apparaissant debout dans un halo rayonnant. A leurs pieds, sont figurés cinq soldats, cinq « poilus » de la Grande Guerre, vus de dos, vêtus d’uniformes bleu horizon ou marron et coiffés de casques du modèle Adrian. Au-dessus, est brodée une inscription « 1914-1918 La paroisse d’Ars reconnaissante ». Au-dessous, figure un écusson sur lequel est écrit : « Nous avons mis en vous notre confiance ». Des guirlandes de roses et un rameau d’olivier complètent la décoration de la face avant.

Au revers, sont brodés sur deux colonnes 66 noms de famille avec une initiale pour le prénom.

 

Du point de vue technique, la bannière est réalisée en satin de soie blanche avec un décor central peint au lavis sur soie et rebrodé ensuite selon la technique de la « peinture à l’aiguille » permettant de donner du relief en dessinant des ombres. Le décor latéral est fait de broderies guipées, c’est-à-dire montées sur carton et refixées sur le support textile, au fil doré. Les jeux de matière donnés par le fil doré, parfois plat, parfois torsadé, et rehaussé de fil rouge sur les contours pour le mettre en valeur, sont d’une grande richesse, animent le décor et montrent une grande maîtrise de la technique, bien loin de l’amateurisme.

 

Commencement d’une recherche

 

Lorsque cette bannière avait été inventoriée, nous l’avions rapidement appelée « Bannière en hommage aux morts de la guerre de 1914-1918 », en référence à ces très nombreux objets de supports différents sur lesquels sont mentionnés les noms des morts à la guerre : plaques commémoratives, autels, vitraux, estampe, photographies… Aucune liste de morts n’avait jamais été brodée sur une pièce textile, ce qui la rendait intéressante et rare. C’est une des raisons pour lesquelles une protection Monument Historique avait été demandée.

 

Récemment, le musée de la Bresse – domaine des Planons a sollicité le prêt de plusieurs objets situés dans les paroisses, propriété de l’Association diocésaine, pour l’exposition « Entendez-vous dans nos campagnes ? Le monde rural et la Grande Guerre » qui se tient en 2008-2009 à Saint-Cyr-sur-Menthon. Avec l’accord de Mgr Guy Bagnard, huit objets sont prêtés pour l’occasion, illustrant les manifestations religieuses de commémoration des soldats morts à la guerre et plus généralement les liens entre l’Eglise et la Grande Guerre. Parmi ceux-ci, et avec l’accord du Père Jean-Philippe Nault, recteur du Sanctuaire d’Ars, la belle bannière que nous avons présenté plus haut.

 

Ce fut le point de départ d’un nouvel examen plus approfondi de la bannière et notamment de sa technique, son iconographie et de ce qu’elle voulait dire de la piété de l’époque.

Et là, notre surprise fut grande quand les noms des morts au verso sont devenus les noms des vivants !

 

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Quand les morts retrouvent la vie…

 

En effet, nous avons été interpellés par le libellé « la paroisse d’Ars reconnaissante », qui diffère un peu des autres inscriptions des monuments aux morts , qui auraient ajouté volontiers « à nos enfants morts pour la patrie » ou quelque chose d’approchant.

 

Nous est alors venu l’idée de comparer ces noms avec ceux gravés sur le Monument aux morts civil de la place du village et sur la plaque commémorative accrochée dans la basilique Saint-Sixte. Mais la plaque religieuse ne mentionne que 4 noms et le monument civil, seulement 6 représentant l’ensemble des morts de la commune en 1914-1918. Evidemment, le nombre paraît bien petit à côté des dizaines de noms des monuments aux morts habituels. Y-a-t-‘il donc eu si peu de morts à Ars pendant la guerre ?

Nos 66 noms nous paraissaient alors bien encombrants… Etaient-ce les noms des donateurs de cette bannière parmi lesquels figureraient les familles des disparus ? Mais 66 donateurs pour une seule bannière, si belle soit-elle, paraissaient beaucoup…

 

Alors, s’il y a eu peu de morts, ces 66 noms pourraient-ils être ceux des soldats partis au front et revenus vivants à Ars ?

Pour le savoir il fallait faire parler les archives : « Ars a 500 âmes et compte soixante mobilisés » peut-on lire par exemple dans le bulletin diocésain du 25/01/1917 ; supposant alors aisément que les 6 mobilisés manquant l’aient été en 1917-1918.

Il fallait ensuite vérifier les registres matricules du recensement militaire pour s’apercevoir que sur un échantillon d’une quinzaine d’hommes cités sur la bannière, tous étaient partis en « campagne contre l’Allemagne » entre 1914 et 1918, démobilisés entre 1918 et 1919 et pour la plupart, « retirés à Ars ». Grâce aux listes nominatives de recensement de la population de la commune d’Ars-sur-Formans en 1921 (premier recensement après la guerre), on retrouve tous ces hommes à Ars-sur-Formans pour la grande majorité ; quelques uns se trouvent domiciliés dans les communes environnantes comme Civrieux, Misérieux, Villefranche ou encore Lyon.

On peut remarquer que parmi ces noms, figurent 8 noms de prêtres ou « étudiant ecclésiastique » de l’Ain, partis combattre puis revenus à Ars et que l’on retrouve comme « prêtres missionnaires » en 1921 à Ars.

 

« Y-a-t’il protection surnaturelle ? »

 

Si peu de morts avait déjà questionné les habitants d’Ars à l’époque et le bulletin diocésain de mentionner dès 1917 « Y-a-t’il protection surnaturelle ? ».

En effet, le curé d’Ars d’alors, Mgr Convert, avait pris soin de placer les noms des soldats d’Ars mobilisés dans la châsse du Bienheureux et « soir et matin, on prie le Bienheureux pour les soldats de cette paroisse, qu’il a tant aimée et si bien transformée, embaumée du parfum de ses vertus. Or depuis 30 mois que dure l’affreuse et sanglante guerre que l’on sait, Ars, sur 60 mobilisés, ne pleure qu’une seule victime, qu’un seul tué à l’ennemi, le 17 avril 1915. Point de prisonniers ni de disparus. Deux ou trois blessés, sans aucune gravité. (…) » et de conclure « Que Dieu soit béni et que le bienheureux curé d’Ars continue à protéger de là-haut ses enfants, jusqu’à la fin de la guerre ».

 

Tous ces éléments concourent bien dans le sens d’une dévotion fervente au curé d’Ars, qui n’était encore que Bienheureux, et à la Vierge Marie, de la part de ces hommes qui, revenus vivants de l’horreur, ont éprouvé le besoin impérieux de montrer leur reconnaissance d’être en vie à leurs protecteurs et de leur rappeler : « Nous avons mis en vous notre confiance ».

 

C’est un cas unique de création commandée à l’issue de la guerre dans notre département, mais sans doute rare au-delà. Animés d’une telle piété, on peut comprendre alors que ces soldats aient fait fabriquer une bannière d’une si belle qualité !

 

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Une histoire à compléter

 

Restent malheureusement des « vides », signe des lacunes des archives papier mais plus encore de la perte inexorable de la mémoire collective et familiale transmise oralement.

Il nous est par exemple impossible de parvenir à identifier les fabricants de cette bannière. Plusieurs indices pourraient nous faire penser à un travail de religieuses ou de l’un des meilleurs ateliers de soierie lyonnaise, mais aucun élément fiable ne permet d’en savoir plus. Il est certain qu’il s’agit d’un atelier de la plus grande habilité comptant parmi les plus qualifiés et les plus compétents de l’époque.

Les dates de fabrication et d’offrande de cette bannière restent elles aussi introuvables à ce jour. Les derniers soldats mobilisés reviennent en 1919 à Ars. Le premier des Poilus d’Ars, dont le nom est brodé sur la bannière, à mourir après la guerre est le Comte Eugène des Garets qui décède en 1924. La bannière doit donc avoir été créée et offerte entre 1919 et 1924, sans que l’on puisse être plus précis.

 

Les Annales d’Ars, L’Echo paroissial d’Ars ou encore le Bulletin diocésain ne font aucune mention du don de cette bannière. Il est pourtant vraisemblable que son don ait été solennisé, étant donné la grande ferveur de ses donateurs. Et on peut penser que cette belle bannière a sûrement été utilisée pour les commémorations de l’armistice ou les enterrements ultérieurs des poilus.

Mêmes les recherches auprès des familles des soldats mentionnés sur la bannière n’ont pu apporter aucun élément supplémentaire provenant d’une tradition familiale orale. Personne ne se souvient ou n’a entendu parler de cette bannière.
*

 

Voilà une belle illustration de ce qu’un objet peut nous révéler, racontant à lui seul une partie de la petite histoire qui s’est inscrite près de nous dans la Grande, témoignant au passage de la dévotion populaire et de la ferveur ardente des habitants des villages de l’Ain et spécialement de ceux du village du saint curé.

Terminons avec les vers du poète Victor Hugo, souvent gravés sur les monuments aux morts :

« Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie,
ont droit qu’à leur tombeau la foule vienne et prie »

 

Violaine Savereux

Chargée du patrimoine mobilier diocésain
Service diocésain de l’Art sacré

 

Nous remercions le Père Régis-Etienne, Archiviste du Sanctuaire d’Ars, le Père Antoine Hardy, curé d’Ars, et Mme Brigitte Ladde, des Archives départementales de l’Ain, pour leur aide précieuse dans les recherches menées.

 

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