L’ancienne chapelle « des prisonniers » aux Vennes : 1941-2011

Dans le quartier des Vennes à Bourg-en-Bresse, une petite chapelle se dresse en face de l’hippodrome, à deux pas des terrains de sport municipaux. Elle a été réduite à l’état profane par un décret de Mgr Bagnard le 6 décembre 2011. Dans les mémoires, elle passe pour n’avoir jamais servi au culte. Mais une fois encore, les archives vont nous en apprendre davantage sur son histoire…

 

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La chapelle « des prisonniers »

La chapelle est construite en 1941 par et pour les Chantiers de Jeunesse, mouvement de jeunes créé par la loi du 30/07/1940 sous le gouvernement de Pétain pour remplacer le service militaire et regrouper les conscrits après l’armistice de 1940 et le démantèlement de l’armée française. Le groupement n°3 dit « de Seillon », dont le groupe de direction se trouvait aux Vennes, sera ouvert le 19/09/19Le 6 mars 1943, le registre paroissial du Sacré-Coeur fait état d’un mariage dans la « chapelle des Vennes » célébré par un père jésuite. En juillet 1947, la chapelle sert pour le dépôt de prisonniers de guerre allemands (PGA) n°142 installé dans les baraquements de la Caserne Brouet depuis la Libération (1).

 

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On sait que la Cantine allemande achète l’été 1947 au marbrier lyonnais Guinet & Cie un autel en pierre d’Hauteville et de Villebois, une table de communion et une croix en pierre d’Hauteville. Les Pompes Funèbres Générales de Bourg fournissent aussi « deux Christ en métal bronze ». On peut voir ce mobilier à l’intérieur de la chapelle du camp des Vennes grâce à une photographie noir et blanc envoyée le 27 septembre 1947 à Mgr Amédée Maisonobe par le Capitaine de la Rupelle, Commandant du dépôt (2).

 

La chapelle a été consacrée au culte catholique le 10 août 1947 ainsi que de nombreux courriers en attestent. Le Père Hermann Feldsbausch, aumônier du dépôt 142, remercie l’évêque de Belley de lui avoir transmis une pierre d’autel pour la chapelle du camp des Vennes et s’engage à la ramener au curé du Sacré-Coeur en cas de dissolution du camp. L’homme de confiance du camp, Scholz, s’engage au nom de ses camarades à donner à l’évêque le mobilier de la chapelle « à la date de l’évacuation complète du camp des Vennes par les P.G. allemands ». Ce même Scholz remerciera Mgr Maisonobe dans une lettre du 13/08/1947 de « l’aide religieuse que vous avez apportée à notre dépôt ».

 

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Une ou deux chapelles catholiques aux Vennes ?

Dès le début de l’année 1951, la paroisse du Sacré-Coeur souhaite utiliser cette chapelle. Dans un premier temps, il est question de sa démolition et de sa reconstruction sur un terrain proche mis à disposition de la paroisse par la Ville. Mais les bâtiments appartiennent à l’autorité militaire et les allers-retours administratifs sont compliqués.

 

Finalement, le 5 juillet 1952, par un acte passé devant le Préfet de l’Ain, le Receveur des Domaines représentant l’Etat, accepte de louer « l’ex-chapelle du camp des Vennes à M. l’abbé Mondésert », curé du Sacré-Coeur, pour une durée de 3, 6 ou 9 années moyennant le versement de 250F annuels (3). La chapelle sert alors pour le catéchisme et les besoins de la paroisse. Le bail de la chapelle du camp des Vennes est reconduit le 26/10/1961 avant d’être résilié en mars 1966 quand l’Armée cède le terrain et la chapelle à la Ville de Bourg-en-Bresse. Dans le même temps, la nouvelle chapelle Notre-Dame-de-la-Paix, toute proche, est mise en service à Noël 1965 et entourée de salles de réunions réservées aux usages de la paroisse.

 

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La chapelle réduite à l’état profane

N’étant plus utilisé pour la paroisse, l’intérieur de la chapelle a progressivement été aménagé pour devenir la salle de répétition de la fanfare « La Renaissance ». Plus aucune trace de son usage de chapelle n’est visible si ce n’est l’emmarchement de l’ancien autel que l’on aperçoit sous une cloison. Mais contrairement à une idée répandue (4), la chapelle n’était pas désaffectée cultuellement.

 

Pour régulariser cette situation, Monseigneur Guy-Marie Bagnard a signé le 6 décembre 2011 un décret de réduction de la chapelle à l’état profane, en accord avec M. Jean-François Debat, maire de la commune de Bourg-en-Bresse propriétaire. Une plaque sera apposée sur la façade pour expliquer la présence d’une chapelle au milieu des terrains de sport et des chevaux et rappeler son histoire et sa désaffectation. Enfin, la croix du clocher sera descendue et remise à l’Evêché.

 

Plusieurs éléments manquent pour raconter toute l’histoire de cette chapelle. Aussi un appel à témoins est lancé pour collecter des informations parmi lesquelles des réponses aux questions suivantes : durée de son affectation aux Chantiers de Jeunesse ? A partir de quelle date est-elle devenue la chapelle des prisonniers allemands ? A quelle date les prisonniers allemands ont-ils quitté le dépôt des Vennes ? Qui a consacré la chapelle le 10/08/1947 ? Quels actes du culte y ont été célébrés ? La messe était-elle fréquemment célébrée de 1952 à 1966 ? Que sont devenus l’autel et les objets cultuels de cette chapelle ?

Violaine Savereux

Chargée du patrimoine mobilier diocésain

Service diocésain de l’Art sacré

 

Notes

(1) Voir Les racines chrétiennes du quartier des Vennes, in « Eglise des Pays de l’Ain » n°11, 10/06/2005, pp.543-545.

(2) Factures, courriers et photographies aux archives de l’Evêché, dossiers de l’Econome diocésain.

(3) Archives municipales déposées aux Archives départementales de l’Ain : côte H166 (2352) « Communal des Vennes ? Armée 1882-1969 »

(4) « Cette chapelle aujourd’hui désaffectée… » in Brocard Maurice, Bourg de A à Z, Editions de La Tour Gile, 2000 pour la 2e édition ; « Cette chapelle (…) a été désaffectée après guerre mais est encore utilisée par quelques associations… » in Pré-Inventaire : Richesses touristiques et archéologiques de la Ville de Bourg-en-Bresse. Département de l’Ain, décembre 2003…

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3 questions à Monseigneur Bagnard

Pourquoi avoir désaffecté la chapelle des prisonniers, dite de l’hippodrome ?

Il faut d’abord rappeler qu’il y a un droit dans notre Eglise auquel nous devons nous ajuster. Une église ou une chapelle affectée au culte est normalement consacrée : elle ne peut plus servir à d’autres usages qu’à la célébration du culte catholique auquel elle est destinée. L’affectation demeure jusqu’à ce qu’un acte officiel la réduise à l’état profane. Elle peut alors servir à d’autres usages. Ceci étant posé, pourquoi avoir désaffecté la chapelle l’hippodrome maintenant ? J’ai appris les perspectives d’aménagement intérieur de ce bâtiment par la Ville de Bourg-en-Bresse, propriétaire depuis 1966. Je me suis aperçu alors qu’il y avait bien eu consécration de cette chapelle en 1947 et j’ai constaté l’absence d’acte de désaffectation de ce bâtiment qui ne servait plus au culte depuis plus de 45 ans. C’était donc une bonne occasion de régulariser cette situation de fait.

Y a-t-il d’autres désaffectations d’églises programmées dans le diocèse ?

Ce n’est absolument pas dans nos projets. Nous n’avons pas l’intention de livrer les églises à d’autres destinations que celles pour lesquelles elles ont été construites ! L’exemple récent de la chapelle des Capucins à Bourg-en-Bresse – que j’ai souhaité maintenir en chapelle de quartier après le départ des Frères – le montre bien. L’aménagement des églises est un souci constant pour rendre le culte aussi digne que possible et chaleureux, pour offrir des lieux où l’on peut prier paisiblement et entrer dans le sens du Mystère. Par exemple, j’ai consacré il y a quelques jours un nouvel autel qui orne désormais l’église de La Boisse.

Est-ce le signe d’un recul de la foi à Bourg-en-Bresse ?

Je constate à la fois une diminution visible du nombre des pratiquants, mais dans le même temps une quête spirituelle très sensible dans la société, car les gens n’y trouvent pas de quoi donner sens à leur vie. Les signes extérieurs de la religion s’affaiblissent mais la recherche spirituelle s’intensifie. Comme le disait Régis Debray : « On ne pourra pas supprimer du coeur des gens l’appel à la transcendance ». Par ailleurs, l’Église est déjà présente aux Vennes depuis Noël 1965 avec la chapelle de quartier plus grande, plus agréable, bien chauffée et située seulement à quelques dizaines de mètres de celle dite « des prisonniers ».

Que souhaitez-vous dire en conclusion ?

Je voudrais lancer un appel aux catholiques : nous sommes dans des lieux conçus par nos aînés qui ont mis leur argent, souvent leur talent et surtout leur âme à construire nos églises. Les chrétiens d’aujourd’hui doivent avoir à coeur de veiller, d’entretenir les bâtiments du culte et de les rendre fervents, accueillants, dignes… La diminution de la pratique religieuse entraîne des conséquences dont tout le monde doit être conscient. Ne laissons pas nos églises sans croyants pour les faire vivre !

 

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« Exsécration » ou « Réduction » ?

Le vocabulaire canonique peut effrayer et susciter l’incompréhension. Il a le mérite de la précision. En l’espèce, lorsqu’un bâtiment religieux perd son usage, il est d’usage de procéder, selon les normes de l’Église, à une « exsécration » (mot calqué sur le latin) ou « réduction » en règle (Code de Droit canonique, canons 1205 et suivants). De quoi s’agit-il ?

Depuis l’antiquité, les lieux destinés par l’Église à la célébration des offices et à la sépulture ont été réservés à ces usages. La règle n’était pas rigide, et pouvait souffrir des exceptions dues aux circonstances, mais il n’en reste pas moins que l’on manifestait ainsi publiquement et symboliquement la centralité de la liturgie dans la vie chrétienne et son caractère unique pour les fidèles. L’église est, et reste, le « lieu » privilégié de la rencontre entre l’homme et Dieu.
Cette « consécration », ou « dédicace », est officialisée par la célébration d’un office largement déployé, qui reste encore aujourd’hui au sommet des rites liturgiques. À partir de cet instant, il acquiert aux yeux de tous son statut privilégié.

À l’inverse, si, pour une raison ou pour une autre, le bâtiment perd son usage religieux, il est préférable de signifier aussi publiquement ce changement de fonction. C’est l’évêque qui décide de la « réduction » définitive du bâtiment à un usage profane. C’est ce Mgr Bagnard a fait pour la « chapelle des prisonniers » le 6 décembre dernier.

En France, les édifices religieux construits avant 1905 possèdent un statut juridique très particulier. De ce fait, la puissance publique ? propriétaire ? est tenue de tenir compte de la volonté de l’Église ? affectataire ? pour l’usage et la conservation des lieux de cultes catholiques. La perte éventuelle d’usage d’un édifice religieux doit faire l’objet d’une procédure particulière et d’une entente entre les deux parties.

P. Hervé Benoît, Chancelier