Paroisse Montréal-la-Cluse

Ce dimanche 23 avril, nous prions plus particulièrement avec les personnes malades. A cette occasion, voilà le texte donné par une paroissienne, paru sur une feuille paroissiale le 25 novembre 1990

Une vieille femme grincheuse un peu folle, le regard perdu, qui n’y est plus tout à fait, qui bave quand elle mange et ne répond jamais, qui, quand tu dis d’une voix forte « essayez », semble ne prêter aucune attention à ce que tu fais, et ne cesse de perdre ses chaussures et ses bas, qui, docile ou non, te laisse faire à ta guise, le bain et les repas pour occuper la longue journée grise.

C’est ça que tu penses, c’est ça que tu vois ? Alors, ouvre les yeux, ce n’est pas moi.

Je vais te dire qui je suis, assise là si tranquille, me déplaçant à ton ordre, mangeant quand tu veux : je suis la dernière de dix, avec un père et une mère, des frères et des sœurs qui s’aiment entre eux. Une jeune fille de seize ans, des ailes aux pieds. Rêvant que bientôt, elle rencontrera un fiancé. Mariée déjà à vingt ans. Mon cœur bondit de joie au souvenir des vœux que j’ai fait ce jour-là.

J’ai vingt-cinq ans maintenant et un enfant à moi qui a besoin de moi pour lui construire une maison. Une femme de trente ans, mon enfant grandit vite, nous sommes liés l’un à l’autre par des liens qui dureront.

Quarante ans, bientôt il ne sera plus là. Mais mon homme est à mes côtés qui veille sur moi.

Cinquante ans, à nouveau jouent autour de moi des bébés ; nous revoilà avec des enfants mon bien aimé et moi. Arrivent les jours noirs, mon mari meurt. Je regarde vers le futur en frémissant de peur, car mes enfants sont tous occupés à élever les leurs, et je pense aux années et à l’amour que j’ai connus.

Je suis vieille maintenant, et la nature est cruelle, qui s’amuse à faire passer la vieillesse pour folle. Mon corps s’en va, la grâce et la force m’abandonnent, et il y a maintenant une pierre, là où jadis j’eu un cœur. Mais dans cette vielle carcasse, la jeune fille demeure, dont le vieux cœur se gonfle sans relâche. Je me souviens des joies, je me souviens des peines, et à nouveau je sens ma vie et j’aime. Je repense aux années trop courtes et trop vite passées, et accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer. Ouvre les yeux, toi qui me soigne et regarde…

Regarde mieux, tu me verras !