Paroisse Montrevel-en-Bresse

Sainte Jeanne JUGAN, témoin de la miséricorde du Père.

Nous approchons de la clôture de la l’année sainte de la Miséricorde divine. Il est bon de passer ces dernières semaines en compagnie d’une sainte qui a été témoin de la miséricorde du Père. Il s’agit de sainte Jeanne Jugan (1792 – 1879), fondatrice des petites sœurs des pauvres. L’article que nous allons lire durant ces différentes semaines est tiré du bulletin des Petites Sœurs des Pauvres, Découverte, n° 312.

 

Jeanne Jugan

 

Sainte Jeanne JUGAN, témoin de la miséricorde du Père.

 

« La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre… » Pape François

 

Sainte Jeanne JUGAN est un témoin de la miséricorde du Père pour les personnes âgées, mais les œuvres qu’elle a réalisées sont l’expression d’un mystère qui l’a saisie tout entière et transformée jusqu’à la faire devenir elle –même une œuvre de cette divine miséricorde.

 

La miséricorde a traversé l’existence de Jeanne sous la forme de trois réalités successives : une nécessité, un défi, un mystère.

 

Une nécessité

 

La pratique de la miséricorde a été pour Jeanne, dès sa plus tendre enfance, une évidence et une nécessité. L’année de sa naissance, 1792, est le temps de la Terreur, avec son cortège de misères. Trois ans plus tard, le père, marin terre-neuvas, disparaît en mer. Son épouse doit arriver à nourrir cinq enfants, avec leur aide dès qu’ils sont en âge de travailler. La famille vit donc très pauvrement, logeant dans la pièce unique d’une petite chaumière en location.

 

Les temps sont durs, mais il existe aussi une solidarité naturelle qui lie les habitants de Cancale et qui appartient viscéralement au patrimoine humain de Jeanne.

 

La pratique mutuelle de la miséricorde est une condition de survie dans un monde de misère. Les Cancalaises n’hésitent pas à quêter de maison en maison pour soutenir une voisine en difficulté ; c’est courant et Jeanne reprendra naturellement cette pratique en faveur de ses pauvres à Saint Servan.

 

Dans sa jeunesse, Jeanne n’est pas seulement témoin de l’entraide des Cancalaises, elle s’initie aussi au service des pauvres lorsqu’elle travaille à la Mettrie-aux-Chouettes, une riche malouinière. Elle y est embauchée comme aide-cuisinière vers l’âge de quinze ans. De nombreux mendiants frappent à la porte de la cuisine. Jeanne les accueille et rend aussi visite à des familles indigentes, des vieillards isolés, en compagnie de Madame de la Chouë ou en son nom.

 

Sa capacité à se laisser émouvoir et cette attirance pour les pauvres sont  chez Jeanne les premiers signes de ce chemin de la rencontre avec la Miséricorde du Père.

 

A 24 ans, après la nouvelle demande en mariage d’un jeune marin qui la connaissait depuis longtemps, elle dit à sa mère qu’elle choisit de ne pas se marier : « Dieu me veut pour lui. Il me garde pour une œuvre qui n’est pas connue, pour une œuvre qui n’est pas encore fondée. » Ce choix est sans doute en lien avec la mission paroissiale de trois semaines qui vient d’avoir lieu à Cancale. Jeanne y a été remarquée pour « son recueillement et sa ferveur ». Cette mission arque pour elle une étape décisive et révèle une rencontre plus personnelle du Christ.

 

L’année suivante, elle choisit de partir pour Saint Servan, faubourg de Saint Malo à 15 km de là. Sans avoir encore de grandes m sur cette « œuvre » pour laquelle elle se sent « gardée », elle se met spontanément au service des pauvres en arrivant à Saint Servan. Elle y découvre, en effet, un monde de misère et d’abandon qu’elle n’a pas encore connu. Sur 10 000 habitants, la ville comptait 4000 indigents dépendant de la charité publique ! Jeanne va tout de suite se situer au plus creux de cette misère en se faisant embaucher, comme infirmière, à l’hôpital du Rosais, un lieu qui relevait plus du dépôt de mendicité que de l’hôpital.

 

Jeanne va y dépenser son cœur et ses forces durant six ans, jusqu’à l’épuisement. En 1823, elle doit quitter l’hôpital et est accueillie en qualité de servante chez une personne de bien, Melle Lecoq Plus qu’une employée, Jeanne trouvera chez elle le réconfort et les bienfaits d’une amitié, le partage d’une vie de prière et de dévouement sur la paroisse. A la mort de Melle Lecoq, en 1835, Jeanne hérite des quelques économies qui lui permettent de louer avec une aie plus âgée qu’elle, Françoise Aubert, et une jeune orpheline de 17 ans qui lui a été confiée. Virginie, un petit appartement non loin de l’église Sainte Croix. Ces trois femmes de 72, 46 et 17 ans y mènent une existence priante et attentive au monde des pauvres qui les entourent : démarches administratives, petits service rendus visites chez les malades… Chez Jeanne, le chemin de la miséricorde commence d’abord par cette capacité à se laisser toucher par la souffrance et la pauvreté qui l’entourent. Elle ne fait pas de grands discours sur les malheurs des temps. Elle-même, pauvre, offre ce qu’elle a au plus proches : ses forces, son écoute…

 

Sa pratique de la miséricorde consiste d’abord en une certaine qualité de relation, une capacité d’attention à ceux et celles qui l’entourent une vraie délicatesse de cœur.

 

Comme l’écrit le Cardinal Kasper, « l’homme ne vit pas seulement de pain, il a besoin d’attention humaine et d’un minimum d’amour de la part des autres. »  Dans sa simplicité et sa pauvreté, c’est ce que Jeanne a compris.

 

La première étape de sa vie mène  Jeanne à faire aussi une autre expérience : celle de ses limites, son épuisement après six années à l’hôpital du Rosais. La pratique de la miséricorde dépasse les seules forces humaines. Aujourd’hui encore, quels que soient la générosité et le déploiement des mouens destinés à soulager la misère, il semble que celle-ci est inépuisable. La seul réponse humaine ne peut que conduire au découragement.

 

En faisant l’expérience de ses limites humaines, Jeanne est amenée à entrer plus profond dans le mystère de la Miséricorde.

 

 

Elle doit maintenant accueillir l’appel des pauvres  comme un défi qui lui est personnellement lancé par Dieu, un appel à se laisser blesser non seulement dans son cœur mais encore dans sa chair. C’est le moment où sa vie bien ordonnée bascule.

 

Un défi

 

Ce défi prend, lors de l’hiver 1839, le visage d’Anne Chauvin, une pauvre vieille femme aveugle et infirme, abandonnée. Jeanne n’a pas fait de commentaire de cet évènement.

 

Pour elle, la miséricorde est un chemin d’incarnation qui s’inscrit dans l’existence par des gestes concrets.

 

Jeanne prend la vieille femme sur son dos et la monte par le petit escalier en colimaçon de sa mansarde pour la mettre dans son lit. Elle-même ira dormir au grenier. Le Père Eloi Leclerc écrit : « C’était peu de chose au regard de l’immense détresse humaine. Peu de chose et cependant le commencement d’une grande aventure. »

 

Jeanne n’a sans doute pas conscience que quelque chose de nouveau commence, mais elle vit cependant, dans ce geste, un véritable retournement. C’est l’heure où la miséricorde n’est plus seulement une nécessité mais devient le défi de son existence ; comme la veuve de l’évangile, Jeanne est amenée à donner non plus seulement de son superflu mais, « tout ce qu’elle avait pour vivre » (Lc 21,4).

 

Il ne s’agit plus maintenant d’apporter aux pauvres une aide extérieure, mais de les laisser bouleverser sa vie, de se donner soi-même.

 

Ce geste décisif et radical est le fruit d’une longue maturation, non seulement humaine mais encore spirituelle. Lorsqu’elle le pose, Jeanne appartient depuis vingt ans à la « Société du Cœur de la Mère admirable », Tiers-ordre eudiste dans lequel elle a ait vœu de célibat à cause de l’Evangile. Les tertiaires mènent une sorte de vie religieuse à la maison et centrent leur spiritualité sur la contemplation du mystère de Jésus et Marie. Ces vingt années d’affinement intérieur ont rendu Jeanne plus sensible aux signes de l’Esprit. Elle peut reconnaître le visage du Christ dans celui d’Anne Chauvin.

 

Il ne s’agit plus maintenant d’apporter aux pauvres une aide extérieure, mais de les laisser bouleverser sa vie, de se donner soi-même. (…)

A partir de ce point, ce n’est plus elle qui mène sa vie – une vie déjà remplie d’oeuvres de miséricorde- mais elle devient menée par le souffle de la miséricorde et son coeur ne semble plus connaître de limites. Peu après, c’est une autre femme âgée, Isabelle Coeuru, puis deux, puis trois, jusqu’à cinq. En 1841, il faut déménager un peu plus loin dans la rue, au Grand en bas, une pièce qui peut accueillir douze lits.

 

Dans cette entreprise Jeanne n’agit pas en solitaire ses deux compagnes Fanchon et Virginie auxquelles viennent se joindre deux autres, Marie Jamet et Madeleine Bourges, sont entraînées par son élan. L’association charitable se transforme rapidement en communauté religieuse. Les compagnes rédigent un petit règlement de vie, elles élisent Jeanne comme supérieure. Un jeune vicaire de la paroisse, le Père Le Pailleur, leur apporte son soutien spirituel. Ainsi naît la Congrégation des Petites Soeurs des Pauvres.

 

Mais la flamme de la miséricorde pousse Jeanne plus loin encore : elle est pauvre, elle a tout donné, comment nourrir ces vieilles femmes qu’elle a arrachées à la mendicité ? Elle va elle –même se faire mendiante à leur place, pour quêter le pain, la nourriture, les vêtements.

 

Encouragée par une Frère de Saint Jean de Dieu, Jeanne se met à sillonner courageusement les rues et les chemins. Sa patience et son humilité, sa douce obstination et sa bonté, viennent à bout de codeurs endurcis. Un grand réseau d’entraide se crée autour de l’oeuvre naissante.

 

Le séjour au « Grand en bas » est de courte durée. Très vite, il faut encore élargir l’espace. En 1842, Jeanne acquiert l’ancien couvent des Filles de la Croix.

 

Puis c’est le grand bond en avant, une vraie cascade de fondations : Rennes, Dinan, Tours, Paris, Nantes… Jeanne se lance sur les routes ; Cette femme, sans grande instruction ni ressources, accomplit une oeuvre qui la dépasse. Pour les pauvres, elle a toutes les audaces. Mais en tout, Jeanne reste humble et petite : elle ne se considère que comme un instrument au service de l’oeuvre de Dieu.

 

En 1852, lorsque Jeanne est arbitrairement mise de côté, quinze maisons ont été ouvertes, abritant 1500 vieillards, et 500 soeurs se sont jointes à l’oeuvre.

 

 

Comment Jeanne a-t-elle relevé le défi de la miséricorde ?

Ouvrant son cœur sans réserve, lâchant ses dernières sécurités humaines, elle a laissé la Source de la miséricorde entrer en elle.

Ce n’est plus elle qui agit, mais le Christ qui agit en elle et accomplit des œuvres hors de proportion avec ses capacités et ses moyens humains : « Si Dieu est avec nous, cela se fera » répète-t-elle désormais avec confiance. La miséricorde en elle, ce ne sont pas seulement des œuvres, c’est un cœur sans cesse en éveil, un cœur qui n’a plus de repos, c »est une dynamique de vie. Jeanne a franchi le seuil décisif qui sépare une vie chrétienne bien ordonnée de la folie de l’amour. Sans grands discours, non seulement Jeanne pratique la miséricorde, mais suscite autour d’elle un courant de miséricorde. Elle est mue par le feu de la miséricorde qui l’habite et se sent appelée à partager ce charisme avec d’autres.

La miséricorde est un dynamisme, un feu qui se propage de contact en contact comme le suggère le Magnificat de Marie ; « Sa miséricorde s’étend d’âge en âge »

Pour elle, la quête n’est pas seulement une nécessité, mais surtout une manière de tisser des liens, de faire des ponts entre les hommes de toutes les conditions. Jeanne a une forte conscience de la Paternité miséricordieuse de Dieu et de l’unité de la famille humaine. C’est ce qui lui donne par ailleurs une si grande liberté dans ses rapports, toujours empreints de respect, avec les grands de ce monde comme avec les petits « Elle se sentait à l’aise avec n’importe quel interlocuteur, quelles que fussent ses formes de culture ou d’expression. »

L’expérience de la miséricorde du Père ne peut donc être une performance solitaire, c’est nécessairement une expérience qui suscite la solidarité et crée la communion.

Jeanne sait que « Dieu a confié chacun à l’amour de tous ».En allant au-devant de ses contemporains, elle réveille en eux une conscience fraternelle qui les renvoie au Père. La joie du pécheur réconcilié, du pauvre qui a retrouvé un toit, du mendiant qui a retrouvé sa dignité doit être la joie de tous, comme y invitent les paraboles de Saint Luc !

Sans effacer les différences, la miséricorde crée une sorte d’égalité, une relation nouvelle de réciprocité.

La quête assimile Jeanne aux pauvres : on l’entend dire « eh bien, monsieur, ce ne sera plus la petite vieille qui viendra désormais, ce sera moi.  Veuillez bien nous continuer votre aumône ». C’est là une intuition très différente de ce que l’on appelait « bienfaisance », une « assistance » teintée de condescendance. La marque propre de la miséricorde est de faire grandir l’autre, de mettre à jour dans le cœur de l’autres des trésors insoupçonnés, de poser sur lui un regard qui lui révèle sa propre dignité – tel est le regard du Père sur le fils prodigue.