Paroisse Bellegarde

Homélie 19 juin: Champions de l’amour, ça vous dit ?

         Dimanche prochain, comme je l’annonce sur les feuilles, c’est un prêtre du Burundi qui sera à mes côtés. Le père Amand, c’est son nom, m’avait accueilli quand je suis allé là-bas et, j’aurais la grande joie de l’accueillir à mon tour avec trois sœurs du foyer de charité la semaine prochaine. Quand il célèbre une messe avec beaucoup d’enfants, le père Amand a une très belle habitude pour commencer son homélie. Il dit : « est-ce qu’il y a un enfant qui voudrait venir au micro dire ce qu’il a compris de l’Évangile que nous venons d’entendre ? » En principe il y a toujours plusieurs enfants qui viennent c’est ce qu’ils disent est souvent délicieux. Je ne sais pas s’il fera la même chose dimanche prochain au cours de la messe des familles car je lui ai demandé de faire l’homélie. 

 

            Mais, en France, les petits comme les grands sont souvent un peu « coincés » à l’église et n’osent pas dire grand chose. Quel dommage ! Car, aujourd’hui j’aurais bien aimé moi aussi, même si vous n’êtes pas des enfants, proposer à ceux qui le voulaient de venir prendre le micro pour dire ce qu’ils retenaient de cet évangile. Et je suis à peu près sûr que la plupart d’entre vous aurait repris la question que Jésus posait à ses disciples : « Et pour vous, qui suis-je ? » Et ce n’est pas étonnant car cette question est tellement percutante. Nul ne peut se prétendre chrétien, s’il ne se coltine pas sérieusement cette question : pour moi, qui est Jésus ? Evidemment, le but n’est pas d’apporter une réponse de catéchisme, mais une réponse personnelle, tirée de notre expérience.

 

            Si j’avais osé tenter cette expérience de vous faire venir au micro, je pense qu’il n’y aurait pas eu beaucoup de monde pour dire qu’il retenait de cet évangile l’appel de Jésus à prendre sa croix. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. » C’est sûr que ce n’est pas notre verset préféré de l’évangile, nous aimons mieux quand Jésus nous parle d’amour ! Il est pourtant difficile de faire l’impasse sur cette déclaration de Jésus car, si on y réfléchit bien, la croix, c’est bien le résumé de la foi chrétienne. L’étoile de David symbolise le judaïsme, le croissant c’est l’Islam et la croix, c’est le christianisme. La croix est tellement importante que, rien qu’en la voyant, on pense à Jésus et aux chrétiens. Oui, mais voilà, on y est tellement habitué qu’on lit immédiatement ce qu’il y a derrière le symbole sans s’arrêter au symbole lui-même, parfois même en oubliant le symbole lui-même. Puisque cet évangile, avec cette phrase de Jésus, nous donne l’occasion de réfléchir au sens de la croix, je vous propose que nous saisissions cette opportunité.

 

            Passer rapidement sur la croix, l’oublier, ça nous arrange bien parce que la croix représente la souffrance. Peut-être que chez les plus anciens, elle réveille même des souvenirs pas très agréables en rappelant cette époque où l’on prêchait un christianisme qui se résumait à des renoncements, à des sacrifices. C’est ainsi que certains voyaient arriver avec terreur le temps du carême puisque, dans ce temps, il fallait doubler les efforts pour tenter de se faire une place sur le podium du championnat des mortifications ! Et si la croix, c’était autre chose ? Et si Jésus nous appelait à plus d’amour en nous disant : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. »

 

            En effet, il faut toujours se rappeler que, pour Jésus, la croix n’a pas été un sacrifice douloureux qu’il a choisi pour sauver le monde. Jésus n’a pas choisi de souffrir. Choisir de souffrir et y prendre du plaisir, c’est une maladie du psychisme qui s’appelle le masochisme. Or Jésus n’était pas malade, on peut même dire que, puisqu’il était sans péché, Jésus a été l’homme le plus équilibré qui puisse se trouver, celui qui a su le mieux habiter son humanité. Jésus n’a pas choisi de souffrir, il a choisi d’aimer et c’est ce choix qui le conduira sur la croix. Il a choisi d’aimer tout le monde y compris et peut-être particulièrement ceux qui n’étaient pas aimables c’est pour cela qu’il aimera encore ses bourreaux en implorant pour eux le pardon de Dieu. Il a choisi d’aimer en restant fidèle jusqu’au bout à Dieu son Père qui l’avait envoyé sauver le monde. Il a choisi d’aimer en restant fidèle jusqu’au bout aux hommes, ses frères, sans rejeter ni condamner aucun d’entre eux. Et quand le supplice de la croix s’est profilé, encore une fois, ce n’est pas lui l’a choisi, on lui a imposé ce supplice, Jésus ne s’est pas sauvé en courant en disant : trop difficile pour moi, je n’avais pas prévu que ça tourne aussi mal, je retourne dans le rang. Non ! Du coup, la croix devient le symbole de l’amour, le symbole de la fidélité d’un amour vécu jusqu’au bout, sans faille.

 

            C’est bien dommage qu’on ait oublié cette perspective pour développer une vision du christianisme qui a traumatisé tant de gens et qui en a fait partir tant d’autres. Et, bien souvent, ceux qui sont partis, se sont même mis à dénigrer cette religion en estimant qu’elle ne servait à rien pour l’épanouissement des hommes, bien au contraire. Bien des présentations ont été déformées pour conforter cette thèse d’un christianisme doloriste. Je pense particulièrement à la présentation qu’on a faite du curé d’Ars. On l’a présenté comme l’homme des sacrifices mangeant des pommes de terre pourries et se flagellant pour devenir un meilleur prêtre : quelle horreur ! On a complètement oublié que s’il s’imposait quelques duretés c’était par amour et non pas parce que la souffrance aurait eu une valeur en elle-même. Il faut se rappeler qu’à cette époque, la pénitence était tarifée. Les élèves des séminaires apprenaient qu’à tel type de péché correspondait tel type de pénitence et les pénitences étaient souvent sévères. Le curé d’Ars qui était un homme loyal, et surtout tellement peu sûr de lui, ne voyait pas comment il aurait pu ne pas appliquer la règle. Mais il était aussi un homme d’amour. Lui qui avait dit : le sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus, il savait qu’en approchant un prêtre on devait pouvoir être mis en contact avec le cœur de Jésus lui-même. Alors, il avait trouvé un truc pour rester loyal vis à vis de la loi de l’Église qui imposait des pénitences sévères et en même temps rayonner l’amour du cœur de Jésus. Comme il le disait lui-même : il donnait de petites pénitences à ceux qui venaient se confesser, même aux grand pécheurs et lui, il faisait le reste ! Ce n’était donc pas par amour de la souffrance qu’il s’imposait toutes ces pénitences, mais par amour des pécheurs et pour vivre jusqu’au bout son sacerdoce. Du coup, je crois que sa vie est une des plus belles explications pour comprendre ce que Jésus a voulu nous dire dans cet évangile par cette formule qui, à première écoute nous heurte : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. »

 

            Alors, si je devais maintenant répondre à la question : pour vous qui suis-je ? Je dirai : Jésus, je crois que tu es le champion de l’amour toute catégorie, mais que, contrairement à tous les champions, tu ne te bats pas pour préserver ton titre, pour que cette gloire reste sur tes épaules. Tu n’as qu’un seul désir, c’est de faire partager à tous les chrétiens ce titre de champion de l’amour, c’est pour cela que tu nous invites à prendre notre croix et à te suivre. Alors, moi qui suis si pauvre en amour, je compte sur toi pour faire de moi et de chacun de nous un véritable champion.

 

La croix de l'amour