Paroisse Bellegarde

Homélie dimanche 6 mars: Dieu n’a pas de chouchou !

         Il m’arrive régulièrement de recevoir des personnes qui viennent me confier leurs soucis, parfois même leur mal-être profond. Et je constate souvent, sans jouer au psy que je ne suis pas, que ces difficultés trouvent leurs racines dans l’enfance. Il y a pas mal de gens qui souffrent de ne pas avoir été aimés ou du moins de ne pas avoir été aimés comme ils auraient souhaité l’être. Les parents ne sont pas toujours totalement responsables car, eux-mêmes, ils avaient souvent connu cette même situation dans leur enfance et après, ils ont fait comme ils ont pu avec leurs propres enfants. Mais le résultat est là : beaucoup de souffrances et des souffrances difficiles à guérir si on ne les prend pas vraiment en charge tant du point de vue psychologique que spirituel, ces deux domaines étant tout à fait complémentaires. Et dans les expériences assez traumatisantes, on entend souvent des gens dire : à la maison, tel frère, telle sœur était le chouchou et moi, on ne m’aimait pas. A la prison, je rencontre en ce moment un jeune qui a vécu cela. Le jour de ses 18 ans, comme cadeau d’anniversaire, sa mère lui a mis son sac sur le palier avec un mot : maintenant, tu as l’âge de te débrouiller ! Le problème, c’est qu’il avait des frères plus âgés qui vivaient encore à la maison et à qui on n’avait pas fait vivre cela. On ne s’étonnera pas que cette blessure ressentie l’ait conduit dans un vagabondage se terminant à la case prison. Subir en permanence la concurrence de chouchous à l’intérieur de la maison familiale, c’est une expérience douloureuse, traumatisante.

 

            Eh bien, dans l’évangile d’aujourd’hui, cet évangile si connu, on a l’impression que c’est exactement ce dont se plaint le fils ainé de la parabole. Lui, il a toujours tout fait et même tout bien fait, mais à lui, on n’a jamais rien donné ! Et quand le petit dernier revient après avoir fait les 400 coups, comme d’habitude, pour lui on efface l’ardoise et on organise une fête. Trop, c’est trop, il fallait que toute la rancune accumulée sorte un jour, et elle est sortie ce jour où le petit gâté revient à la maison comme si de rien n’était ! Peut-être, qu’en entendant cette parabole, il nous arrive aussi de penser que ce fils aîné est bien mal traité. Je me souviens en tout cas, de ce jour où je lisais cette parabole avec des jeunes catéchumènes qui se préparaient donc au Baptême mais qui venaient d’un milieu parfaitement incroyant, ils ne connaissaient donc rien à la religion, à l’évangile. Je leur proposais ce texte pour leur faire découvrir l’amour du Père, de Dieu le Père et eux, ils me répondent : dans cette histoire, il n’y en a qu’un qui est bien, c’est le fils aîné. Le plus jeune, m’ont-ils dit, c’est un … je n’ose pas vous dire le mot utilisé, mais ils étaient remontés contre lui qui avait tant fait souffrir son père et son frère et qui osait revenir à la maison. Quant au père, ils l’ont qualifié de mou pour avoir une telle attitude et rajoutaient que lorsqu’on est père, on ne doit pas avoir de chouchou dans la famille. Le fils aîné, par contre, ils lui donnaient raison, tout ce qu’il disait était vrai et juste, ils comprenaient tout à fait sa révolte.

 

            Alors, ce père, a-t-il un chouchou ? Le fils aîné, a-t-il raison de se révolter ? Car, ne nous y trompons pas, cette histoire, Jésus l’a racontée d’abord pour faire réfléchir ceux qui se reconnaissent dans la situation du fils aîné. N’oublions pas les premiers versets : Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole. Et le fils aîné, c’est vous, c’est moi, enfin j’imagine parce que moi je ne suis jamais descendu aussi bas que le fils cadet !

            Et c’est vrai que certains pourraient avoir l’impression que Dieu est plus tendre avec les grands pécheurs qu’avec ceux qui essaient de se comporter comme des justes. Je me souviens, qu’un jour, en parlant de mon ministère d’aumônier de prison dans un groupe, quelqu’un m’a dit : si je comprends bien, selon vous, pour être un bon chrétien, il faut être passé par la case prison ! Je parlais avec tellement d’émotion de la conversion d’un certain nombre de détenus que cette personne avait été agacée et me l’avait fait remarquer. Elle était blessée de voir que Dieu avait des chouchous et que, évidemment, les chouchous étaient les crapules ! Pour lui répondre, car j’ai compris sa souffrance, je lui ai parlé de cette parabole et je lui ai dit exactement ce que je vais vous dire maintenant !

 

            Le père de la parabole n’a pas de chouchou, et heureusement, car il représente Dieu et ça serait un comble que Dieu fasse des préférences entre les hommes et qu’il choisisse d’aimer un peu plus les crapules que tous ceux qui essaient de vivre en bons chrétiens ! La meilleure preuve, c’est que, dans l’histoire, on le voit qui se comporte de la même manière vis à vis de ses deux fils. Vous avez remarqué que le Père était sorti pour accueillir son fils qui revenait, le texte nous dit : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou. » Et quand le fils ainé refuse d’entrer, il est écrit : Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Pour les deux fils, il y a la même attitude du père. A chaque fois, le père n’aurait pas été obligé de sortir. Pour le fils parti, c’était à lui de venir frapper à la porte, de demander pardon. Mais, non le père sort à sa rencontre pour être sûr que son fils ne reparte pas. Avec le fils aîné, il fait la même chose. Quand on e prévient que son fils aîné ne veut pas entrer, il aurait pu dire : s’il ne veut pas entrer qu’il reste dehors ! Mais non, il sort pour prier ce fils aîné d’entrer. Car pour le père, le retour du petit ne suffit pas à faire sa joie, ce qu’il veut c’est la reconstitution de la famille que chacun retrouve sa place dans la maison précisément parce qu’il n’a pas de chouchou. J’aime bien ce sketch qu’on montrait aux jeunes tiré de cette parabole et qui se concluait par cette phrase extraordinaire : un père avait deux fils, un lointain si proche et un proche si lointain, mais pour les deux un même amour !

 

            Vous me direz : oui, peut-être, n’empêche qu’il montre plus d’amour pour le plus jeune : il courut se jeter à son cou, le couvre de baisers, lui fait donner le plus beau vêtement, une bague, des sandales aux pieds et organise une fête. Il n’y a rien de tout cela pour le fils aîné ! Je crois vraiment que le père a pour ses deux fils un même amour mais que cet amour ne se manifeste pas de la même manière. Dans une famille, quand il y a un enfant qui est handicapé ou gravement malade, il va être l’objet de beaucoup d’attentions et c’est bien normal. Ça ne signifie pas que les parents aiment mieux cet enfant, mais cet enfant fragile, il a besoin de toutes ces marques d’amour. D’ailleurs, dans ces situations, les parents font souvent très attention de ne pas léser les autres. Mais l’enfant handicapé, il faut le laver par exemple avec beaucoup de tendresse ; un enfant valide ne va pas se dire : mes parents m’aiment moins puisque, moi, ils ne me lavent pas ! Chacun reçoit les marques d’attention, les preuves d’amour qui sont les plus adaptées à sa situation. 

 

 

            Très bien, mais si on voit sans difficultés les marques d’amour qui sont données au fils qui revient, quelles sont les marques d’amour que reçoit ou qu’a reçues le fils aîné ? Eh bien, lui, il a reçu, de la part de son père, la plus belle marque d’amour qu’on puisse accorder à quelqu’un : la confiance, « tout ce qui est à moi est à toi. » Vous vous rendez compte de la qualité et de l’ampleur de cette confiance. Oui, mais voilà, le problème, c’est que ce fils aîné devait être un fils distant qui n’a jamais été capable de comprendre l’amour que son père lui portait, car pour lui, l’amour était un amour comptable. Il travaillait pour ne rien devoir à son père qui, en retour, aurait dû lui donner la valeur marchande de tous ses sacrifices. Quel drame que son aveuglement ! 

 

            Mes amis, ne soyons jamais jaloux des marques d’amour qui Dieu accorde aux plus fragiles, aux plus cabossés par la vie, ils en ont besoin. Ils ne sont pas les chouchous de Dieu, ils reçoivent les marques d’amour qui sont ajustées à leur situation. Quant à nous, ne soyons jamais des fils distants vis à vis de Dieu, exigeant qu’il nous rende immédiatement en récompenses la valeur de tous nos sacrifices. N’oublions jamais : un père avait deux fils, un lointain si proche et un proche si lointain, mais pour les deux un même amour !

 

Le Père Miséricordieux