Paroisse Bellegarde

Homélie dimanche 20 septembre: Si tu veux être le premier … et ça serait bien que tu le veuilles !

            Vous savez qu’il est interdit de téléphoner en voiture. Mais, dans ma voiture, j’ai la chance d’avoir un système très pratique qui me permet de recevoir les coups de téléphone en toute légalité puisque je n’ai pas besoin de décrocher mon téléphone. La conversation passe dans les hauts parleurs de la voiture et un micro disposé vers le rétroviseur me permet d’être entendu par la personne qui m’appelle. Le seul problème, c’est lorsque je suis avec quelqu’un dans la voiture, il profite, lui aussi, de la conversation. Lorsque j’étais vicaire général, il m’arrivait régulièrement de partir en réunion avec l’évêque et de le conduire dans ma voiture. Quand le téléphone sonnait, je disais toujours à la personne qui m’appelait : je suis avec l’évêque dans la voiture, il vous entend aussi et vous salue ! Il valait mieux être prudent, si jamais la personne m’avait appelé pour se plaindre de l’évêque, je ne voulais mettre ni l’évêque, ni cette personne dans une situation difficile. En effet quand on entend des conversations qu’on ne devait pas entendre, toute le monde est très mal à l’aise et chercherait un trou de souris pour s’y cacher !

 

            J’imagine assez volontiers que les apôtres auraient aimé trouver ce trou de souris pour s’y cacher quand Jésus leur demande : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » En effet, Jésus avait dû entendre une partie de leur conversation sur le chemin, parce que le sujet de leur conversation avait sûrement prêté à quelques éclats de voix. En effet, quand on discute pour savoir qui est le meilleur, en principe, il y a pas mal de candidats qui cherchent à se faire élire à ce poste ! Jésus a donc entendu ce qu’il n’aurait pas dû entendre, du coup, tout le groupe des apôtres est dans une situation très inconfortable. C’est ce genre de situation inconfortable que je cherchais à éviter pour mes interlocuteurs au téléphone quand j’étais en présence de l’évêque.

 

En plus, pour les apôtres, cette situation est d’autant plus inconfortable que Jésus, sur le chemin, avait commencé à leur expliquer que ça allait mal finir pour lui, qu’il devrait passer par une épreuve assez terrible. Et eux, dans ce moment si dramatique, au lieu d’avoir de la compassion pour Jésus, voilà qu’ils se chamaillent pour savoir qui est le meilleur, le plus grand ! Quand je vous dis qu’ils devaient chercher un trou de souris pour s’y cacher, je crois que je n’exagère pas. Vous remarquerez d’ailleurs qu’aucun des apôtres n’ose répondre à la question de Jésus. Mais, comme il a entendu, il est en mesure de répondre. Et je trouve sa réponse extraordinaire. Pas un reproche dans la bouche de Jésus, pourtant il aurait pu leur dire sur un ton exaspéré : « je vous annonce ma mort et vous, vous êtes déjà préoccupés de ma succession en cherchant qui est le meilleur pour prendre ma place ? Oh les gars, il faut vous ressaisir ! »

 

Dans la réponse de Jésus, il n’y a aucun reproche puisqu’il leur dit : si quelqu’un veut être le premier, voilà ce qu’il doit faire. Vouloir être le premier, pour Jésus, ce n’est pas un péché en soi. C’est important de l’entendre parce que, peut-être qu’on a trop laissé croire, que le christianisme était une religion qui faisait la promotion de l’auto-dévaluation, d’une humilité mal comprise que je résume volontiers en parlant de la spiritualité de la serpillère. Comme si Jésus nous disait qu’il n’y a pas de plus grande ambition que de chercher à être celui ou celle sur qui tout le monde va s’essuyer les pieds ! Non, l’humilité, ce n’est pas ça. Dans l’Église, on donne souvent la Vierge Marie comme modèle de l’humilité, or Marie, que dit-elle ? « Toutes les générations me diront bienheureuses. » Ça n’a rien à voir avec la spiritualité de la serpillère ! Il est important de le dire haut et fort, le christianisme n’est pas contre la réussite, contre l’excellence comme on dit aujourd’hui. C’est important de le dire parce qu’autrement, les meilleurs vont tourner le dos à l’Église et le christianisme continuera d’être attaqué par des philosophes comme l’a fait en son temps Nieztsche ou comme ne cesse de le faire Onfray, persuadés que cette religion est fermement opposée à l’épanouissement !

Or comme il est important qu’il y ait de grands scientifiques chrétiens, qu’il y ait des hauts fonctionnaires de l’Etat qui soient chrétiens, des décideurs dans le monde de la Finance également ou encore des enseignants des grandes écoles et je pourrais passer en revue tous les postes de haute responsabilité. Si nous ne laissons que des requins aux dents très longues à ces postes , il ne faudra pas nous étonner que le monde aille de plus en plus mal.

 

En disant : « si quelqu’un veut être le premier » Jésus manifeste bien qu’il n’est pas contre l’excellence. Mais il va apporter un correctif à la manière dont, habituellement, on cherche à parvenir à l’excellence et dans les moyens qu’on utilise pour s’y maintenir. Le plus grand dit Jésus, c’est celui qui accepte de se faire le dernier de tous et le serviteur de tous. Evidemment, ce n’est pas comme ça qu’agit la plupart de ceux qui cherchent l’excellence. Pourtant Jésus a raison. Regardez, 2000 ans après, sa mort, la plupart des gens, croyants ou non-croyants, reconnaissent que Jésus est un être exceptionnel. Même si on ne reconnaît pas en lui le Fils de Dieu, on reconnaît en lui un homme qui a vécu de manière admirable. Or s’il y en a un qui a été au service de tous, c’est bien lui. Et, à sa suite, tous ceux qui ont revêtu ce tablier de service ont acquis une très grande notoriété. Chez nous, il n’y a qu’à penser à l’abbé Pierre et la sœur Emmanuelle, qui étaient toujours citées en tête des personnalités préférées des français. S’ils ont été premiers dans tous les sondages de popularité, c’est qu’ils s’étaient fait les serviteurs de tous. Prononcer leurs noms, c’est immédiatement évoquer la bonté, la générosité, alors qu’i y a d’autres noms de personnes encore plus célèbres qui suscitent plus de sentiments mélangés. Quand vous parlez de Napoléon, vous ne pouvez pas oublier les champs de morts laissés sur son passage. La gloire qui résulte de la puissance est forcément ambiguë.

 

Cette semaine, j’ai eu le grand bonheur, grâce à une paroissienne de rencontrer un véritable saint. Il s’agit de l’un des deux pères Jacquard originaires de Besançon. Ces deux frères qui sont devenus prêtres ont eu un rayonnement inimaginable. Raymond, celui que j’ai rencontré, a été nommé tout de suite après son ordination aumônier dans une léproserie au Cameroun. Comme il ne parlait pas la langue, il ne pouvait pas parler de Dieu, alors dit-il, puisque je ne pouvais pas perler de Dieu, j’ai choisi de parler Dieu, de parler la langue de Dieu, c’est à dire la langue du service, de l’amour. Peu à peu, par un concours de circonstances inouï, lui qui n’avait que quelques notions de médecine datant du temps où il était infirmier militaire, va se mettre à amputer les lépreux pour les soulager de cette maladie qui les ronge. La 1° amputation, il avait choisi de rester modeste, sera celle d’un doigt de pieds, mais, n’ayant aucun matériel chirurgical, il la réalisera avec une petite cuiller affutée en guise de bistouri ! Et, son frère Pierre, très bricoleur fabriquera des prothèses pour appareiller ces personnes que Raymond avait amputées. Le père Raymond m’a raconté cette première opération, il disait à chaque seconde à Jésus : tu ne m’abandonnes pas parce que, sans toi je suis foutu, je ne suis pas chirurgien, c’est parce que je l’aime et qu’ils est ton petit frère bien-aimé que j’ose faire ce geste pour le soulager. Le père Raymond a tout fait avec la confiance de l’enfant que Jésus donne en modèle. Et de fait, tout se passera bien, le père Raymond va amputer des milliers de lépreux que son frère appareillera ensuite. Ils ont été demandés dans le monde entier pour transmettre leur savoir-faire. Qui peut dire combien de lépreux ont pu sortir de l’enfer qu’ils vivaient grâce à eux ? Et après les lépreux, ils vont s’occuper des enfants victime de la polio qu’ils vont aussi appareiller pour qu’ils mènent une vie la plus normale possible. Après ils rejoindront les filles de la rue à Bogotá qui vivaient une autre forme d’enfer. Bref, partout dans le monde où il y a des lépreux, des pauvres, les frères Jacquard sont connus et ils sle sont parce qu’ils se sont mis à leur service. Voilà comment on parvient à devenir les premiers et en plus, si un jour vous avez la chance de voir le père Raymond, vous comprendrez aussi que ça rend heureux, mais vraiment heureux !

 

Servir avec amour