Fête-Dieu à Marboz…

Cette fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ expliquée par Mgr ROLAND au cours de sa prédication pour la messe de clôture de la semaine passée dans notre groupement.

Fête du Corps et du Sang du Christ

« C’est toujours la même chose !… Et puis ce n’est pas assez vivant ! ». Telles sont les réflexions que nous entendons fréquemment autour de nous, de la part de personnes qui éprouvent des difficultés à venir à la messe. Peut-être d’ailleurs que certains ici partagent peu ou prou cette manière de voir…

La tentation est grande, de penser que la messe n’est pas adaptée aux gens et d’imaginer mille façons de rendre la messe plus attrayante, comme s’il s’agissait d’un produit à commercialiser ou d’un spectacle auquel il faudrait s’appliquer à gagner un public toujours plus nombreux.

Mais ne sommes-nous pas dans l’erreur profonde quand nous posons la question en ces termes ? Ne faut-il pas poser la question autrement ? Et si nous nous demandions plutôt : est-ce que ce ne serait pas nous qui ne serions pas adaptés à la messe ? N’est-ce pas nous qui avons à convertir notre regard pour mieux accueillir ce qui nous est offert ?

Or précisément, voici qu’aujourd’hui, afin de nous aider à mieux vivre la messe, l’Eglise nous offre une solennité particulière : « La fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ  » (autrefois appelée « La fête Dieu « ).

Remarquez d’abord comment cette fête se situe en position charnière entre le temps pascal, qui vient de s’achever avec la fête de la Pentecôte, et les dimanches du temps ordinaire. Le dimanche qui a suivi la Pentecôte a mis en valeur la Trinité et celui-ci met en valeur l’Eucharistie, avant d’entrer véritablement dans l’ordinaire des jours.

La fête d’aujourd’hui vise à nous faire goûter le don extraordinaire que le Christ nous fait dans cet « admirable sacrement « . Il est vrai que nous ne saurons jamais nous étonner ni nous émerveiller suffisamment devant ce « mémorial de la Passion « , ni «  vénérer d’un si grand amour  » le sacrement qui nous permet de  » recueillir sans cesse le fruit de la Rédemption  » (pour reprendre les termes de la prière d’ouverture de cette messe).

Pour réfléchir au sens de cette solennité, je vous invite à prêter attention à un phénomène curieux du vocabulaire.
Avez-vous jamais remarqué que nous avons recours à la même expression « Corps du Christ » pour désigner trois réalités apparemment différentes ?

– 1) Tantôt cette expression désigne le corps historique de Jésus. Par exemple, après la mort de Jésus, on voit Joseph d’Arimathie recevoir le corps du Christ pour le mettre au tombeau : « Il alla trouver Pilate et réclama le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remît. » (Matthieu 27, 58)

– 2) Tantôt nous parlons du corps eucharistique de Jésus. Ainsi, Jésus, le Jeudi Saint, prend le pain, il prononce la bénédiction, le rompt et le donne à ses disciples en disant :  » Prenez, ceci est mon corps « . Et quand à la messe vous venez communier, le prêtre vous tend l’hostie en disant :  » Le corps du Christ !« 

– 3) Enfin nous parlons de corps du Christ pour désigner le groupe dont nous sommes les membres et qui s’appelle aussi l’Eglise. Par exemple Saint Paul nous déclare :  » Vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part. » (I Cor. 12, 27).

Il convient donc de nous interroger et de nous demander pourquoi c’est la même expression qui est employée pour désigner trois réalités sensiblement différentes…

1) D’abord, Jésus a un corps, dans le sens où nous avons tous un corps. Jésus a partagé notre vie humaine corporelle.  » Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme », confessons-nous lorsque nous professons notre foi dans le credo. L’extraordinaire – comme le déclare St Paul ? c’est qu' » en lui habite corporellement la plénitude de la divinité  » (Colossiens 2, 9). C’est-à-dire que Jésus est « l’Emmanuel » : Dieu au milieu de nous !

Avec un corps humain, Jésus, le Fils de Dieu, a vécu comme nous. C’est avec ce corps qu’il est entré en relation avec nous : il a parlé avec les gens (Zachée, Nicodème, Marie-Madeleine…) ; il a touché les malades ; il a embrassé les enfants, mangé avec les pécheurs ; il a eu faim et soif ; il a pleuré ; il a éprouvé la fatigue et le sommeil…

Et puis, surtout, avec ce corps, il a souffert, il est mort et il a été déposé au tombeau, puis il est ressuscité. Prenons conscience qu’en devenant homme, en ayant un corps comme nous, Jésus fait le choix, par amour, de connaître la mort que, lui, n’aurait jamais dû connaître et qu’il meurt à notre place, pour nous sauver !  » Sur le bois (de la croix), (il) a porté lui-même nos péchés dans son corps  » (1 Pi 2,24).  » Il vous a réconciliés dans son corps de chair en le livrant à la mort, pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans reproche. » (Col. 1, 22).

Les Evangiles soulignent aussi que Jésus est ressuscité avec son corps. Rappelez-vous, par exemple, lorsque Jésus invite Thomas à constater les traces des clous dans ses mains et la trace du coup de lance dans son côté (Jean 20, 24-29). Après la résurrection, Jésus a toujours son corps humain, mais c’est un corps transformé, transfiguré, qui annonce que, nous aussi, nous ressusciterons.

2) Mais, en français, le mot « corps » ne désigne pas seulement une personne. Si vous consultez votre dictionnaire, vous lirez que le mot  » corps » peut désigner également  » un ensemble de personnes exerçant la même profession » (dictionnaire Larousse). Par exemple, on parlera du « corps enseignant  » pour désigner l’ensemble des instituteurs et des professeurs. Ou bien, on parlera encore du « corps médical  » pour désigner l’ensemble de ceux et celles qui soignent les malades.

Un peu de la même manière, l’expression « Corps du Christ » désigne l’ensemble des chrétiens, l’ensemble de ceux qui énoncent la même profession de foi et reçoivent le baptême dans cette foi partagée.

Et avez-vous remarqué quel était l’événement à partir duquel l’Eglise prend corps ? Rappelez-vous que lorsque Jésus meurt sur la croix, un soldat lui perce le côté avec sa lance, et du coeur ouvert de Jésus jaillissent le sang et l’eau : l’eau du baptême et le sang de l’Eucharistie (Jean 19, 34). Ainsi, c’est du corps mort de Jésus que jaillit la vie pour nous ! C’est par le corps livré de Jésus que nous trouvons la vie et que nous devenons le corps du Christ, l’Eglise, Peuple sauvé !

3) A la messe, Jésus nous dit :  » Ceci est mon Corps livré pour vous… Ceci est mon sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. » Jésus a institué le sacrement de l’Eucharistie afin de rendre constamment présent le don qu’il nous fait de lui-même avec son corps crucifié.

Sous les dehors du pain et du vin sont présents le corps de Jésus livré et le sang de Jésus répandu pour nous sauver. N’est-ce pas là une extraordinaire invention d’amour ?

Et c’est dans la réception commune de ce don de Jésus que nous recevons notre unité. Saint Paul nous dit à propos de la communion :  » Ce Pain que nous rompons n’est-il pas communion au Corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul Pain, la multitude que nous formons est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain  » (1 Cor.10, 16).

D’ailleurs, si vous y avez déjà prêté attention, cette union profonde, nous la réclamons dans chaque messe :  » Nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps  » (Prière eucharistique n° 2). Ou bien encore :  » Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ  » (Prière eucharistique n° 3)

Vous saisissez maintenant pourquoi on emploie la même expression  » Corps du Christ » pour désigner à la fois le corps de Jésus qui s’est fait homme, le corps eucharistique reçu à la communion et l’ensemble des chrétiens, l’Eglise.

St Augustin (évêque en Afrique du Nord au 5° siècle) disait aux adultes nouveaux baptisés qui s’approchaient pour recevoir la communion :  » Soyez ce que vous voyez et recevez ce que vous êtes ! » Autrement dit : Soyez le Corps du Christ que vous voyez sur l’autel et recevez le Corps du Christ qui vous fait ce que vous êtes.

Réfléchissez bien, maintenant, aux conséquences que cela entraîne pour nous. Recevoir le Corps du Christ, c’est être engagé à livrer notre corps avec le Christ. C’est être entraîné à faire de notre propre vie une vie donnée ; c’est reconnaître qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses frères et c’est nous engager librement dans ce don, au quotidien.

C’est d’ailleurs ce que nous demandons dans la prière eucharistique :  » Accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d’être rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps pour qu’ils soient eux-mêmes une vivante offrande à la louange de ta gloire. » (Prière eucharistique n° 4)

Soyons donc reconnaissants au Christ d’avoir institué l’Eucharistie et à l’Eglise d’avoir institué la fête de ce jour ! Cette fête réveille en effet notre attention. Elle stimule notre émerveillement, elle accroît notre respect du sacrement de l’Eucharistie. Comme le souligne le Concile Vatican II, en reprenant l’enseignement de St Thomas d’Aquin :  » La sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l?Eglise, c’est-à-dire le Christ lui-même, lui notre Pâque, lui le Pain Vivant, lui dont la chair vivifiée par l’Esprit saint et vivifiante, donne la vie aux hommes, les invitant et les conduisant à offrir en union avec lui, leur propre vie, leur travail, toute la création. On voit donc alors comment l’Eucharistie est bien la source et le sommet de toute l’Evangélisation… »
(décret Presbyterorum ordinis n° 5, sur le ministère et la vie des prêtres).

+ Pascal ROLAND