Equipes du Rosaire

La Chaise du prochain

Quelques éléments de réflexion
Bourg-en-Bresse 25 mai

Depuis quelques années ( Conseil National de Paris ? 2006 ) notre mouvement nous invite à mettre autour de la table de notre rencontre mensuelle de mai (mois de Marie) et d’octobre (mois de la mission) la fameuse « chaise du prochain ». Au cours de nos visites dans les diocèses nous constatons même que certaines Equipes la mettent chaque mois ! Ce qui est une heureuse initiative !

Je me souviens que la première fois que j’avais entendu cette appellation je m’étais dit : « Drôle de concept ! Ils doivent être bizarres au national pour inventer des choses pareilles! ». Bizarrerie en effet que d’accoler ces deux mots : chaise et prochain. On n’a pas l’habitude !

La chaise : un élément banal de notre vie sur laquelle on mange, on travaille, on étudie, on prie … Il y a même un jeu qui consiste pour un groupe à tourner autour de plusieurs chaises avant de s’asseoir dessus au signal donné … et à chaque tour on enlève une chaise qui provoque l’exclusion d’un des joueurs qui ne trouve plus alors à s’asseoir. Mais pour nous cette chaise n’est pas en moins, elle est en plus, signe que nous ne voulons pas exclure mais inclure !

Le prochain : nous connaissons tous le commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprits ; et ton prochain comme toi-même ». Ce commandement qui sert de point de départ à la parabole du Bon Samaritain lorsque le légiste demande à Jésus de lui expliquer qui est son prochain (Luc 10,25-37). Avec la fameuse finale de Jésus qui pose la question au légiste : « Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? -Il dit : « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui ». Donc notre chaise supplémentaire a quelque chose à voir avec un acte de miséricorde envers quelqu’un qui n’est pas là !

Qu’est-ce que c’est que cette chaise du prochain ?

Une chaise vide ! Ce vide n’est pas un simple vide . C’est un vide symbolique qui manifeste une présence/absence. Un peu comme dans nos cathédrales la présence de l’évêque est toujours signifié même s’il n’est pas là par la cathèdre vide. Personne ne peut s’y asseoir hormis l’évêque lui-même. Les autres prêtres président sur un autre siège.

Cette chaise n’est donc pas simplement une chaise vide. Elle manifeste une présence/absence. C’est une chaise préparée dans l’attente de quelqu’un qui n’est pas là mais qui pourrait, qui pourra être là un jour. Comme autrefois une assiette était toujours disponible dans les fermes de nos campagnes pour accueillir un mendiant, un passant qui demandait un peu de pain.

Une chaise non-occupée (je préfère ce terme à « vide ») pour casser le cercle de notre rencontre mensuelle. Vous savez, le cercle c’est bien, c’est sympa, c’est fraternel. Mais le cercle peut être un piège car il risque d’encercler, d’enfermer. On risque de ne plus voir ce qui est autour de nous comme un groupe qui fait cercle autour d’un feu et qui ne peut plus voir d’autres visages que ceux qui font partie du groupe. Et quel problème pour celui qui voudrait rejoindre le groupe pour se trouver une place : par quel bout prendre le cercle qui par définition n’a pas de bout. Comment alors entre dans le cercle ? La chaise du prochain marque la brèche, la porte par laquelle il est possible d’entrer dans le groupe.

Une chaise non-occupée donc pour nous rappeler que l’Equipe que nous formons ne peut se contenter du souhait si répandu du « vouloir rester entre nous », qu’il y a toujours une tentation de rester fermés sur nous même. Pour nous rappeler que notre Equipe doit au contraire avoir le souci de s’ouvrir, d’accueillir de nouveaux membres, de se renouveler, de s’agrandir tellement que, bientôt, à partir d’une Equipe naîtra une nouvelle Equipe. Que serait devenue l’Eglise si les Apôtres s’étaient contentés de rester en cercle avec la Vierge Marie au Cénacle. Mais voilà que le surgissement de l’Esprit va venir casser, ouvrir ce cercle. C’est pour nous une tristesse de constater lors de nos rencontres comme celle-ci dans les diocèses qu’un certain nombre de nos membres ont du mal à ouvrir le cercle au risque de voir le cercle se rétrécir et même quelquefois de disparaître. Cette chaise est peut-être alors l’espace laissé à l’Esprit pour nous rappeler que le vrai disciple de Jésus ne peut se contenter du plaisir d’être bien ensemble mais qu’il doit être ouvert a « Celui qui fait toute chose nouvelle ».

Une Equipe n’a pas pour vocation en effet de toujours rester la même, de traverser les années composée des mêmes membres. Car alors, et nous le constatons malheureusement au cours des visites dans certains diocèses, cette Equipe se condamne elle-même à mort. Une Equipe du Rosaire doit être un corps vivant qui se transforme et qui se renouvelle sans cesse sous l’action docile de la grâce à l’image de l’Eglise, Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit.

Si nous avons vraiment conscience d’être une petite cellule d’Eglise nous ne pouvons qu’avoir ce désir d’être porteur de vie, d’avoir notre porte ouverte et une chaise préparée pour accueillir celui ou celle qui sera attirée par ce qui se passe pendant notre rencontre. Nous revenons de diocèse de Fort de France en Martinique qui fêtait il y a quelques jours son cinquantenaire et j’ai été frappé par le témoignage très émouvant d’un nouveau membre d’une quarantaine d’années. Après un cheminement spirituel très chaotique il a découvert les EdR grâce à une femme qui est devenue sa femme. Il nous racontait son bonheur d’avoir découvert là ce qu’il cherchait depuis si longtemps. Et son bonheur particulier de recevoir pour la première fois dans son appartement la prière mensuelle. Et il nous a dit : « J’ai ouvert grande la fenêtre du salon et j’ai ouvert grand la porte pour que tout le monde puisse entendre nos chants et pour que n’importe qui puisse venir nous rejoindre ». Cet homme n’est pas encore baptisé, mais voilà qu’il brûle déjà de cette ouverture aux autres pour leur communiquer la vie qui vient de Dieu.

Dans notre vie en commun, dans notre vie sociale nous avons des codes. Si nous arrivons chez quelqu’un nous savons si nous sommes le bienvenu ou si notre présence est inopportune. Si vous êtes reçus sur le pas de la porte les choses sont claires ! Si vous êtes entrés et que tout le monde reste debout c’est mieux mais tout le monde sait que cela ne doit pas trop durer … Mais si vous entrez et que votre hôte vous invite à « prendre » une chaise, ou mieux encore vous « présente » une chaise, vous savez l’un et l’autre que cette rencontre, cette visite se fait sous le signe de la convivialité et que votre hôte est heureux de vous accueillir. Notre « chaise du prochain » est le rappel de cette disposition du coeur, cette disposition spirituelle qui doit accompagner tout membre des EdR dans l’accueil d’une personne que nous devons recevoir car c’est le Seigneur qui nous l’envoie.

Avec le nouveau calendrier d’Equipe nous avons proposé une carte de membre. Sur le recto de cette carte une reproduction de la Vierge à l’enfant donnant le Rosaire à St Dominique. Au verso sur la partie gauche il y a de la place pour mettre les noms des membres de notre équipe. Sur la partie droite il y a la chaise du prochain. Et si vous regardez bien vous allez vous apercevoir que le même tableau en grisé donne l’impression que c’est l’enfant Jésus qui présente la chaise. Cette mise en page n’a pas été le fruit de la maquettiste mais du hasard et le hasard …

Cette « chaise du prochain » est donc là pour nous rappeler sans cesse que notre mouvement, que chacune de nos équipes est missionnaire. Non seulement le Christ s’invite dans nos maisons lorsque nous sommes réunis pour la prière mais il veut profiter de notre hospitalité pour offrir une chaise à une personne inconnue qui a tellement besoin de s’asseoir, de prendre du temps pour le rencontrer. Notre salon, notre salle à manger, notre cuisine devient alors le lieu où le Christ invite ses amis. Et dire que certains ne veulent même pas recevoir chez eux ? mais ça c’est une autre histoire ! Quelle belle vocation pourtant que la nôtre ! C’est pour cela que le Père Eyquem disait que « les Equipes du Rosaire sont évidemment un mouvement missionnaire » (CN 1986).

Cette chaise est le signe de la miséricorde du Seigneur qui ne cesse d’attendre comme le Père de la parabole du Fils prodigue, le retour de celui qui avait cru que sa liberté était ailleurs qu’auprès de son Père. La chaise non-occupée est le signe que personne n’est exclu de la miséricorde Dieu.
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ». Nous sommes le prochain de quelqu’un si nous savons lui faire miséricorde, nous dit Jésus dans la parabole du Bon Samaritain. Nous pouvons exercer notre miséricorde en pardonnant à ceux qui nous ont offensés, mais nous pouvons aussi exercer notre miséricorde en offrant au Seigneur et à nos frères un lieu pour une rencontre exceptionnelle qui sans doute changera leur vie. Cette chaise du prochain est la chaise de la miséricorde.

Fr. Hervé Jégou, o.p.
Aumônier national