Equipes du Rosaire

L’amour plus fort que la mort ?

Intervention du frère Ange Rodriguez, aumônier des Equipes du Rosaire de la région de Lyon, au cours du rassemblement des Equipes du Rosaire

Je me permets de mettre un point d’interrogation à ce titre, car, dans le passage du Cantique des Cantiques, 7,6, le texte nous dit : « Car l’amour est fort comme la mort, la passion est implacable comme l’abîme, ses flammes sont des flammes brûlantes : c’est un feu divin »…

Fort comme la mort… Pas plus fort que la mort ! Est-ce donc vrai, est-ce donc possible que l’amour soit plus fort que la mort ? L’expérience nous montre quotidiennement que toute la force de notre amour ne peut pas empêcher le départ de ce monde de ceux qui nous sont chers…

St. Paul dit que la foi passera, car nous verrons ce que nous croyons ; que l’espérance disparaîtra, car nous posséderons ce que nous attendons, et que seule demeurera la charité. Et cela demande quelques clarifications, car, si c’est vrai que la charité est amour, tout amour n’est pas charité, et c’est donc l’amour charité le seul à « passer » la mort

Quelques traductions bienveillantes ont remplacé le mot charité par amour, faisant de l’amour une sorte de mot magique passe-partout…Il faut dire aussi que St. Augustin n’a pas arrangé les choses avec une autre parole aussi galvaudée que la précédente : « Aime, et fais ce que tu veux ».

Or, l’expérience le montre, on peut aimer mal ! Ou bien, tout simplement, mettre dans ce mot plusieurs contenus, plusieurs sens. Le Pape Benoît, dans son encyclique « Deus charitas » nous dit qu’il y a trois formes d’amour : Agapé, Eros et Filia.

L’amour agapé :

Dans le chapitre 21 de St. Jean, nous trouvons Jésus et Pierre, en tête-à-tête, dans un dialogue étonnant, qui ressemble, à s’y méprendre, à un dialogue de sourds. Il est indispensable que je vous donne les mots grecs, avec leur signification, bien sûr.

Jésus dit à Pierre : Simon, fils de Jean, agapas me ? M’aimes-tu de tout ton soeur ?
Pierre répond : Oui, Seigneur, filo se, j’ai de l’amitié pour toi

Pour la deuxième fois, la même question, et la même réponse : Est-ce que tu m’aimes de tout ton soeur ? Oui, Seigneur, j’ai de l’amitié pour toi…

La troisième fois, Jésus semble renoncer, et entre dans le jeu de Pierre, il change de verbe et prend celui de Pierre : Simon, fils de Jean, fileis me ? As-tu de l’amitié pour moi ? Et Pierre répond par la même réponse qu’auparavant : filo se, j’ai de l’amitié pour toi…

Alors, c’est quoi, cet amour que Jésus attend de Pierre, et qu’il attend de nous tous ?

Le Saint Père Benoît XVI dit : « Le terme « amour » est devenu aujourd’hui un des mots les plus utilisés et aussi un des plus galvaudés, un mot auquel nous donnons des acceptions complètement différentes »…
« On parle d’amour de la patrie, d’amour pour son métier, d’amour entre amis, d’amour de son travail, d’amour entre parents et enfants, entre frères et entre proches, d’amour pour le prochain et d’amour pour Dieu.
Cependant, l’amour entre homme et femme, dans lequel le corps et l’âme concourent inséparablement, et dans lequel s’épanouit pour l’être humain une promesse de bonheur qui semble irrésistible, apparaît comme archétype de l’amour par excellence, devant lequel s’estompent toutes les autres formes de l’amour ».

A cet amour entre l’homme et la femme, qui naît de la pensée et de la volonté mais qui, pour ainsi dire s’impose à l’être humain, on donne le nom d’eros, et le Nouveau Testament ne l’utilise jamais.

Un autre mot, celui-ci utilisé dans les évangiles, surtout dans celui de Jean, est le mot philia, qui signifie l’amour d’amitié, très utilisé par Jésus dans ses relations avec ses disciples.

Finalement, nous avons le mot agapè, l’amour fondé sur la foi et modelé par elle : c’est l’amour de charité. Pas la charité « charitable », mais la charité qui implique d’aimer Dieu par dessus tout et par dessus toute chose.

Ayant donné la priorité à l’amour d’agapè, le christianisme s’est vu accusé d’avoir donné du venin à boire à l’amour éros, lequel, même s’il n’est pas mort, a été transformé en vice par la faute des chrétiens. L’Eglise, avec ses commandements et ses interdits nous rend amère la plus belle chose de la vie ; elle élève des panneaux d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du Divin…

Mais c’est exactement le contraire ! Nous allons voir que le commandement d’aimer Dieu par dessus tout implique l’amour du prochain, et que Dieu n’est pas jaloux de nos amours humaines. Comment pourrions-nous aimer nos frères selon son commandement, si la tendresse nous était interdite ?

Voyons donc, d’abord, l’AMOUR AGAPE

C’est l’amour de Charité, l’amour du premier commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton soeur, de toute ton âme, de, toutes tes forces. Rien ne doit être préféré à Dieu, ni le mari, ni l’épouse, ni les enfants, ni les amis, ni les parents, ni les biens de ce monde….

Mais la Charité est un don de Dieu. C’est évident, sans l’aide de sa grâce, sans l’aide de l’Esprit-Saint, personne ne peut aimer Dieu plus que tout. C’est par la fréquentation de Jésus, par la prière, par l’Eucharistie, que l’Esprit Saint mettra en nous assez de générosité pour faire passer la volonté de Dieu avant la notre. Sans cela, nous ferons passer les créatures avant le Créateur, et nous deviendront des gens qui disent : Seigneur, Seigneur, mais qui ne font pas sa volonté.

En nous demandant de l’aimer plus que tout, Dieu ne nous demande-t-il pas quelque chose d’impossible ? Car Dieu c’est loin, Dieu c’est vague, Dieu est tellement différent de nous, qu’il y a plus de distance entre lui et moi qu’entre moi et cette chaise que voici. On a dit qu’il est si différent de nous qu’Il est « le tout autre »… C’est à dire, qu’il est différent de tout ce qui existe, et cela de manière totale et absolue.

Nous allons pouvoir sortir de l’impasse tout simplement parce que le Seigneur nous demande de l’aimer, et d’aimer notre prochain comme soi-même ! Il ne nous dit pas de l’aimer, lui d’abord, et ensuite les autres. Jésus le dit clairement : « Le deuxième commandement est semblable au premier ». Cela nous permettra d’aimer Dieu, et d’aimer les autres, mais sans conflit entre les deux amours. Car ce qui nous fait peur, c’est d’avoir à sacrifier l’eros , toute la tendresse, toute la communion du corps et de l’esprit, de la sensibilité et l’âme.

C’est là que le Benoît XVI a dit la parole qui avait étonné les journalistes du monde entier : « Eros et Agapè- amour descendant, oblatif, et amour ascendant, possessif et sensuel ? ne se laissent jamais séparer l’un de l’autre ». Autrement dit, il y a toujours de l’eros dans l’agapè, et de l’agapè dans l’eros !

Prenons un exemple simple : Un homme qui vit pour sa femme et ses enfants, qui n’a d’autre but dans sa vie que leur bonheur, qui est prêt à se sacrifier pour eux, qui dirai : « Moi, je ne compte pas ; c’est eux, ma femme et mes enfants qui passent en premier : il vit pour eux, il travaille pour eux, il respire pour eux…Il vit la définition de l’amour donnée par St Augustin : « Aimer, c’est s’oublier soi-même, pour chercher toujours le bonheur de l’autre » Et cela, à deux, bien sûr ! L’homme s’oublie lui-même pour le bonheur de sa femme, et la femme s’oublie-t-elle même pour le bonheur de son homme, et tous les deux s’oublient eux-mêmes pour le bonheur des enfants. C’est l’amour agapè !

Mais, que serait-il cet amour s’il n’y avait pas aussi l’amour eros ?

L’amour agapè est un amour oblatif, et ce mot, vient d’oblation, c’est à dire, de don de soi et de sacrifice. Vivre pour quelqu’un d’autre est un sacrifice, un mourir à soi-même, une forme de mort. Et cela, sans l’eros , serait absolument insupportable ! C’est pour cela que les gens, quand on leur présente l’amour oblatif, l’agapè, sans l’eros, nous accusent de leur gâcher l’existence, et ils ont raison !

Parlons clair et parlons bien : l’eros ne se cantonne pas à la seule activité sexuelle. Tout baiser, tout geste de tendresse, c’est de l’eros. On peut donner sa vie à quelqu’un, mais si ce don est dépourvue de tendresse physique, il devient héroïque, admirable et exemplaire, mais froid et dur pour l’âme. Il inspirera le respect, mais pas l’affection et l’amour.

S’occuper d’un malade avec générosité et dévouement toute la journée et toute la nuit, c’est de l’agapè ; déposer sur sa joue un baiser doux et tendre avant de le quitter, c’est de l’eros ! Et, en général, le malade n’attend que ça, et ce baiser compte plus pour lui que tous les soins prodigués pendant la journée.

Poussons un peu plus loin notre réflexion : l’eros, l’amour, dans ses gestes physiques, avec le plaisir qu’il contient, n’est pas une invention du démon : c’est Dieu qui l’a créé, et c’est lui qui en est l’origine ! Il est allé jusqu’à en faire le lieu où passe la grâce, le lieu de l’action de l’Esprit ?Saint dans le sacrement du mariage. Les époux se donnent mutuellement la grâce ; ils se donnent mutuellement l’Esprit Saint, en vue de leur vocation d’époux – épouse et de parents. Et bien, c’est don de l’Esprit se fait justement dans la consommation érotique du du mariage, à tel point qu’il n’y a pas de sacrement sans cette union.

Cette démarche érotique, tellement salie par le vice et par la pornographie, devient chez les époux un acte beau et bon, dans lequel se construit leur sainteté quand il est accompagné de l’amour d’agapè. Oui, même dans l’acte érotique, on peut s’oublier soi-même pour chercher toujours le bonheur de l’autre !

Nous avons à éclairer, avant de terminer, un autre point fondamental, qui s’est prêté souvent à confusion : La finalité du mariage c’est la procréation. Donc, une fois passé la période féconde du couple, on arrête toute activité érotique.

On mélange ici deux choses : la finalité du mariage comme institution, et la finalité du mariage comme sacrement.

Le mariage comme institution a certainement comme finalité la procréation. Vous en avez la preuve dans le mariage civil, qui n’est pas un sacrement, mais qui est un vrai mariage : c’est le premier article que M. le Maire lit aux époux : on compte sur eux pour qu’ils donnent des enfants à la Patrie. Elle en aura toujours besoin pour faire marcher l’agriculture, l’industrie et le commerce, et pour devenir chair à canon occasionnellement…

Le mariage comme sacrement a comme finalité la consommation dans l’amour de Dieu, et le fruit de cet amour, qui passe par la sexualité, ce sont les enfants. Pourquoi l’Eglise permet-elle et bénit les mariages des gens stériles, dont on sait qu’ils ne pourront jamais avoir d’enfants ? Parce que, chez les chrétiens, on ne se marie pas pour se reproduire, mais pour s’accomplir dans la charité. Et les enfants sont (ou doivent être) le fruit naturel de cette charité.

L’ancien Maître Général des dominicains, Thimoty Radcliffe, disait dans une lettre aux frères : »Vous n’êtes pas entrés au couvent pour devenir des champions de l’obéissance, la pauvreté et la chasteté : vous y êtes entrés pour devenir des champions de la charité ! »

Quand on refuse l’eros, on pervertit l’agapè.

J’ai rencontré à Lourdes un agriculteur à la retraite, dans la force de l’age. Il m’a fait part de ses difficultés en matière de sexualité, et, quand je lui ai demandé s’il était marié, il m’a répondu par une parole étonnante, qu’on ne trouve pas souvent dans la bouche d’un homme : « Oui, m’a-t-il répondu, mais mon épouse, quand je veux me donner à elle, elle me rejette… » C’était la première fois dans ma vie que j’entendais un homme parler de se donner à sa femme !

Dans ce cas, la charité est blessée, et l’agapè perverti. Cette épouse peut être exemplaire en tout, mais, par ce refus, elle prive son époux de ce que l’Eglise appelle, dans le cas des époux qui ne sont plus féconds, l’aide mutuelle. Elle ne l’aide pas à vivre sa vie d’enfant de Dieu, et (je ne veux pas vous faire peur…) elle devient responsable de ses péchés, s’il se laisse aller à l’onanisme ou à l’adultère. Que devient, dans ce cas, le sacrement du mariage ? Une cohabitation plus ou moins pacifique, une torture quotidienne, un désespoir permanent.

C’est évident que ce que je prononce ici au masculin peut être décliné au féminin. Mais, dans mon ministère pastoral, c’est surtout des hommes que j’ai trouvé dans une véritable misère sexuelle et affective. C’est après la cinquantaine que beaucoup d’hommes renoncent à être forts, et demandent plus que jamais de l’affection et de la tendresse. L’union érotique des époux, si elle est vécue dans l’agapè, dans la charité, même s’ils ne sont plus féconds, ou s’ils sont âgés, c’est le lieu spirituel où l’Esprit Saint est à l’oeuvre pour les sanctifier. C’est là que se renouvellera jusqu’à leur mort la grâce du sacrement du mariage qu’ils ont reçu.

Et après la mort ? Est-ce que cet amour peut vaincre la mort ?

Voici le défi que vous m’avez lancé en me proposant l’amour comme plus fort que la mort !
Je vais continuer notre réflexion par ce qu’on pourrait appeler une lapalissade : ne ressuscite que ce qui meurt auparavant ! Et oui ; pour ressusciter il faut mourir, et si on essaye de soustraire quelque chose à la mort, ce qu’on en soustrait ne pourra pas ressusciter ! Dire, par exemple : « Mon corps meurt, mais mon âme ne mourra pas », c’est empêcher l’âme de ressusciter ! Alors ? Comment sortir de cette impasse ?

Si vous voyez les choses ainsi, chers frères et soeurs, cela veut dire que, inconsciemment, vous avez adopté le point de vue du monde, pour lequel, la chute de l’homme dans la mort est une chute dans le néant. Pour le chrétien, l’homme meurt, mais il n’est pas anéanti ; la mort est un passage, dans lequel l’homme ne cesse pas de vivre ; autrement, mais il vit, et il vivra éternellement. C’est pour cela que nous pouvons dire que l’âme meurt, mais elle n’est pas anéantie.

L’homme nouveau, qui surgit de la mort, n’est pas un homme qui surgit du néant. Il n’est pas refait, recréé, à partir de zéro. Il est refait, recréé, à partir de tout ce qu’il aura vécu selon l’Esprit-Saint, selon l’Esprit de Jésus de Nazareth ! C’est St. Paul qui nous dit que l’Esprit-Saint est le gage de la résurrection ! Sans l’Esprit Saint, tout homme n’est que chair, et voué ainsi à la mort. Mais, dans l’Esprit Saint, cet Esprit, qui a ressuscité Jésus, redonnera la vie à vos corps mortels, car il habite en vous.

C’est pour cela que tout ce qui n’a pas été vécu selon l’Esprit Saint ne passera pas la mort ! Heureusement pour nous ! Tous nos péchés resteront derrière nous. Toutes nos souffrances, toutes nos blessures, nos souvenir douloureux, s’ils ont été vécus dans la conformité à la volonté de Dieu, dans l’humilité, dans l’amour, passeront la mort, mais transfigurés en couronne de gloire ! Nous ne verrons, dans nos souffrances, que la beauté de la charité dans laquelle nous les avons vécues.

Alors, nos amours ?

Tous nos amours, l’amour du Bon Dieu et l’amour du prochain, l’amour de l’épouse et de l’époux, l’amour des enfants, des parents et des amis, tous nos amours, s’ils sont vécus dans l’Esprit Saint, dans la fidélité, la tendresse, le détachement de soi, la joie et la paix, seront projetés vers un avenir de perfection, d’épanouissement, purifiés des inévitables scories que notre faiblesse humaine et notre pauvreté comportent.

L’amour est fort comme la mort, dit le Cantique des Cantiques…L’auteur biblique ne pouvait pas aller plus loin : il n’a pas connu le Christ et la puissance de sa Résurrection. Mais, pour nous, qui le connaissons et qui l’aimons, qui croyons à sa puissance sur la vie et sur la mort, qui croyons qu’il a mit en nous son Esprit-Saint, l’amour est plus fort que la mort !

Bourg-en-Bresse, 25 mai 2013